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Un participant lors d'une action d'OrsayCommons © Samuel Bausson

Le web participatif pour la culture

Un participant lors d'une action d'OrsayCommons © Samuel BaussonÀ l’occasion de sa quatrième édition, Spectaculaire proposait une journéee professionnelle aux exposants participants, le 23 septembre dernier. Omer Pesquer et moi-même avons été invités à intervenir au cours d’une matinée de conférences sur les nouveaux usages liés au numérique dans la culture. Je vous propose une restitution de notre intervention qui était une rapide introduction au web participatif dans les différents domaines de la culture, remaniée ici pour être adaptée au format blog. Le contenu de cette présentation est volontairement très pédagogique car il s’adresse à des publics peu ou pas au fait des dispositifs participatifs, donc je compte sur la compréhension des lecteurs initiés, qui ne découvriront pas forcément grand chose.

Disclaimer : cet article a été rédigé avant que j’intègre le musée du quai Branly.

Nous avons sélectionné six tendances qui nous semblent représentatives de la situation actuelle : la mobilité, qui se développe autour des smartphones et des tablettes, la photographie communautaire, une tendance qui date déjà de quelques années mais qui ne cesse de se réinventer, la multiplication des événements spéciaux, l’usage des jeux et de la gamification dans la culture, les expériences hors les murs et, pour finir, les dispositifs collaboratifs. Chacune de ces tendances est illustrée d’exemples issus du musées, des arts vivants, de la musique, en France et à l’international.

Introduction

Pour introduire le sujet, Omer a évoqué une anecdote personnelle : sa visite de l’exposition « Frida Kahlo y su mundo » au Palais des Bozar de Bruxelles en avril 2010. Pour préserver les œuvres, les visiteurs entraient dans cette exposition par petit nombre et à heure fixe. En attendant son tour sur une chaise, Omer a remarqué un écran qui l’invitait très clairement à partager son expérience sur certains réseaux sociaux. Fondement de nos cultures, le partage est la porte d’entrée vers le participatif. De plus, la dynamique participative permet de renforcer et d’amplifier les différentes formes de relations sociales existantes.

Panorama des médias sociaux 2011 CC mediassociaux.frAu début des années 2000, des sites d’un nouveau genre apparaissent sur internet : les blogs et les réseaux sociaux. Ces plateformes communautaires permettent de publier des contenus originaux ou de partager des contenus déjà existant, mais également d’interagir avec les autres utilisateurs et de commenter leur interventions. Comme vous pouvez le voir sur ce schéma emprunté au blog Médias sociaux (cliquez sur l’image pour la voir dans son contexte), il existe plusieurs types de plateformes : celles qui vous permettent de publier des contenus photo, audio ou vidéo, comme Flickr ou YouTube, celles qui vous permettent de partager des points de vue personnels et d’échanger avec votre réseau au sens large comme Facebook ou Twitter, ou encore celles qui vous permettent de travailler votre réseaux dans une optique professionnelle comme LinkedIn ou Viadeo.

La mobilité

La mobilité est au centre des nouveaux usages. Tout possesseur de smartphone dispose aujourd’hui d’un ordinateur de poche avec lequel il peut interagir spontanément avec Internet : consulter des informations, bien sûr, mais aussi produire lui-même des contenus ou compléter des informations produites par d’autres. Ainsi, l’utilisateur n’est plus sur mais dans Internet. Certaines applications telles que Foursquare, permettent de partager sa position et de compléter ce pointage par un commentaire ou une photographie, c’est la géolocalisation. De l’autre côté, le lieu qu’il visite peut lui suggérer des choses à faire (lieux à visiter, conférences, rencontres…) ou le remercier avec des offres spéciales. Foursquare est également un jeu qui met en place une course où l’on rentre en compétition avec ses contacts, comme on le verra plus loin avec la gamification.

Parmi les autres nouvelles formes de communication permise par les smartphones, le livetweet, dont j’ai déjà parlé ici. Cette pratique, centrale dans les usages de Twitter, agrège en temps réel tous les messages diffusés autour d’un événement grâce à l’utilisation d’un mot clef, appelé hashtag. Par exemple, le 30 aout 2011, le Jeu de Paume organisé un livetweet dans l’exposition Santu Mofokeng. Pour l’occasion, les photographies étaient autorisées, avec l’accord de l’artiste. Un petit groupe de personnes ont été invitées à décrire la singularité de leur visite de l’exposition, en publiant des micro-messages sur Twitter, complétés par des photos et des vidéos. À l’accueil du musée, les nombreux échanges de ce livetweet étaient affichés sur un tweetwall, un écran dédié. Cette opération a permis de créer un événement ponctuel, une nouvelle forme de médiation, diffusée sur les réseaux sociaux. Elle a eu un impact positif sur l’image l’institution qui s’est montrée à l’écoute de ses publics et sensible aux nouvelles pratiques d’appropriation des œuvres. À la suite du livetweet, Clélia Dehon, une des participantes, a utilisé une de ses prises de vue comme avatar sur Twitter, faisant ainsi perdurer l’expérience qu’elle avait vécu.

Photographie communautaire

Capture d'écran Instagram © 2011 Si aujourd’hui, le principe d’un réseau social est très courant, lorsque Flickr inaugure la photographie communautaire en 2004, il est plutôt nouveau : on crée un profil très succinct au moment de l’inscription, on partage ses photos et l’ensemble des utilisateurs peuvent commenter les photos ou les ajouter à leurs favoris. Ces fonctionnalités créent des interactions entre les utilisateurs, notamment à travers la création de groupes, qui se rassemblent autour de thématiques communes, telles qu’un festival de musique, un musée ou un monument, une marque, un phénomène urbain. En 2010, Instagram a pris le relais en devenant une déclinaison mobile de Flickr. Cette application, exclusivement accessible sur iPhone, offre le même type de fonctionnalités que Flickr à ceci près qu’on a (presque) toujours son téléphone sur soit, donc encore plus d’occasions de prendre en photo un monument, un concert, une performance ou une visite d’expo. Cette pratique est à mettre en relation avec le livetweet, qu’on a évoqué plus haut. Plus récemment encore, Flickr a contre-attaqué avec une app proposant les mêmes fonctionnalités, uniquement disponible sur les smartphones équipés d’Android.

Capture d'écran, Tumblr de la Monumenta 2011
Autre exemple : depuis juin 2010, il est interdit de prendre des photos au musée d’Orsay. En réaction, est née l’initiative OrsayCommons qui propose aux visiteurs qui le souhaitent de se réunir ponctuellement pour prendre des photos ensemble, en signe de protestation silencieuse. Dans la même veine et à l’opposé du musée d’Orsay, la Monumenta 2011 a choisi d’inciter le public à photographier l’œuvre d’Anish Kapoor, à se mettre en scène avec elle. La manifestation a créé un blog éphémère sur la plateforme Tumblr, avec l’organisation d’un concours pour les meilleures photos et les meilleurs textes inspirés par l’œuvre. Cette initiative est d’autant plus pertinente qu’elle introduit une forme de médiation en lien direct avec l’œuvre : la pièce Leviathan ayant été conçue spécifiquement pour le Grand Palais, elle ne sera peut-être plus jamais montrée ailleurs, d’où l’urgence de la prendre en photo pour en garder le souvenir et pouvoir dire, à la suite de Roland Barthes, « ça a été ».

Les événements

L'énigme du vendredi, GallicaDans le flux permanent d’informations du web, il est nécessaire de proposer des repères aux visiteurs, ce qui commence par créer des rendez-vous récurrents. Par exemple, chaque vendredi Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, propose sur sa page Facebook une série d’énigmes basées sur des documents issus de ses fonds. Le vendredi 29 juillet dernier, elle demandait ainsi d’identifier des plages à l’aide sur de photographies anciennes. Dans ce jeu, il n’y a rien à gagner si ce n’est la satisfaction d’être le premier à donner la bonne réponse. Mais les événements sont aussi un excellent moyen de tisser des relations avec ses visiteurs/spectateurs, comme nous l’avons vu précédemment avec le livetweet. Ces liens sont essentiels dans la construction d’une communauté, ils sont des occasions particulières pour les institutions de se présenter à leurs publics sous un angle différent.

En janvier 2011, pour célébrer sa première année d’existence et le succès des expositions Circuits céramiques, Sèvres Cité de la céramique organise une soirée festive pour ses fans sur Facebook. Parmi les surprises de la soirée, une lecture-performance inédite de l’artiste Dominique Angel, « Destruction annoncée ». La force de cette performance ainsi que l’autorisation de prendre photos et vidéos participent à donner une image résolument contemporaine pour la Cité.

La bataille du Centre Pompidou © Lorena Biret 2011Enfin, à l’occasion de la Nuit de Musée 2011, le 14 mai dernier, La bataille du Centre Pompidou est organisée au niveau 0 du forum du Centre. Ce dispositif expérimental, mis en place à l’initiative de Gonzague Gauthier et développé par l’artiste Florent Deloison invitait les visiteurs à une sorte de « Space Invader » collaboratif, dont toutes les commandes passent par Twitter. Dispositif ludique et interactif d’un nouveau genre, ce jeu repose sur la collaboration entre les joueurs qui doivent s’entre-aider pour avancer, mais valorise aussi l’implication personnelle à travers un unique objectif : être le premier à reconnaître les œuvres qui apparaissent progressivement pendant l’affrontement avec les « invaders ».

La gamification

Game On 10 La gamification est une pratique émergente dans la médiation culturelle qui consiste à appliquer les ressors habituels du jeux à un autre domaine professionnel : progression par niveaux, système de récompenses et de points, entretien d’une compétition entre les joueurs pour stimuler les échanges entre eux. Appliqué à la culture, il s’agit donc d’apprendre en s’amusant, mais sans se limiter aux publics jeunes : on peut participer à tout âge et découvrir une institution culturelle de manière ludique et décalée. Ainsi, en 2010, la Smithsonian Institution de Washington a organisé The GoSmithsonian Trek un jeu de piste à travers 9 des 20 musées membres de l’institut en collaboration avec l’application SCVNGR (de scavenger hunt, chasse au trésor en anglais), disponible sur les terminaux iPhone et Android. Les visiteurs ont reçu une série de tâches à effectuer, des « quêtes » dans le langage du jeu, qui leur ont permis d’en apprendre davantage sur les collections exposées. Le gagnant a remporté un iPad.

Autre exemple : Plug, au musée des Arts et Métiers. Seuls ou en équipe, les visiteurs-joueurs avaient pour objectif de remettre de l’ordre dans une série de cartels devenus fous, accompagnant une sélection de 16 objets issus des collections du musée, à l’aide de terminaux mobiles qui leur étaient prêtés pour l’occasion. À ce propos, lire le portrait de Coline Aunis, chef de projet web et multimedia du musée, qui présente davantage le projet sur le blog de Knowtex.

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The Sixty One est un bon exemple de gamification dans la musique. Ce site permet aux internautes de découvrir des nouveaux artistes, qu’ils soient jeunes et non signés ou déjà installés dans l’industrie à travers un parcours de « quêtes » à réaliser : écouter 5 morceaux classés dans 5 catégories différentes, ajouter des morceaux à ses favoris et les partager sur les réseaux sociaux,… Enfin, dernier exemple avec les affiches de l’Orchestre national d’Île-de-France (ONDIF). Cette fois, ce n’est pas de la gamification à proprement parler, mais un petit jeu gratuit : l’ONDIF a proposé à ses fans sur Facebook de partir à la recherche des affiches de la campagne publicitaire de saison à travers la région et de les poster sur la page fan. Il n’y avait rien à gagner, si ce n’est le plaisir de jouer et savoir qu’on fait partie de la communauté mélomanes fan de l’ONDIF. Il y a quelques jours, l’orchestre lançait un nouveau jeu : l’objectif est de retrouver une affiche en particulier avec, cette fois, des places à gagner.

Les expériences hors-les-murs

Party Arty, Seattle, 2011 (source : 2d-code.co.uk)Avec leur gros pixels, on les croirait surgis de vieux jeux vidéos : les QR codes sont de plus présents dans les journaux ou sur les affiches. Grâce à eux, il est facile de connecter rapidement le web mobile au monde physique : il suffit d’avoir sur son smartphone une application permettant de flasher les QR codes. Plus besoin de saisir les adresses URL « à la main », l’application vous mène directement au site d’arrivée, même si malheureusement, ces derniers ne sont pas toujours optimisés pour le mobile. Avec cette petite touche énigmatique, les QR codes peuvent être utilisés pour favoriser la participation et plus particulièrement depuis l’espace urbain. Par exemple, dans le cadre d’un jeu de piste qui invite les participants à une manifestation, un spectacle ou une exposition, comme la Party Arty de Portland, illustrée sur l’image ci-dessus.

Capture d’écran, Inside Out au Centre Pompidou © JR 2011 Connu entre autres pour son intervention « Women Are Heroes » lors de la Nuit Blanche 2009, l’artiste français JR propose Inside Out, un projet participatif global, dont l’objectif est « de rendre visibles les gens invisibles ». Le principe est simple : les participants se connectent sur le site, ils y postent un autoportrait expressif, ce portrait est imprimé sous la forme d’une affiche qui est envoyée gratuitement par la poste au contributeur. Lorsqu’il le reçoit, le participant n’a plus qu’à coller fièrement son portrait géant dans l’espace urbain (de préférence dans un endroit symbolique pour lui) puis à le photographier in situ pour le renvoyer au site. Chaque participation devient ainsi un élément supplémentaire d’une œuvre monumentale qui se déploie dans le monde entier, à la fois dans le monde physique et en ligne. L’été dernier, ce projet a connu une extension singulière, avec l’installation d’une cabine photographique géante au Centre Pompidou et une page dédiée sur Facebook. Après avoir patiemment fait la queue, chaque visiteur est reparti avec son autoportrait au format poster, gratuitement et immédiatement. Avec un débit de plus de 300 posters par jour, près de 24 000 portraits ont été imprimés pendant l’événement.

Les dispositifs collaboratifs

Quel meilleur exemple d’expérience collaborative que Wikipédia, l’encyclopédie en ligne à laquelle tous les internautes peuvent participer ? Dernièrement, Wikimédia France, l’association qui gère les projets Wikimedia dans l’Hexagone, a installé un certain nombre de partenariats avec des institutions culturelles, par exemple avec le Château de Versailles qui a accueilli un wikipédien pour an (voir à ce propos l’article du C/blog Un wikimédien à Versailles : quand le web collaboratif s’installe au Château). Dans le cadre de la préfiguration du Centre Pompidou Virtuel (ou CPV, dont vous pouvez revoir la présentation sur le site de Polemic Tweet), la prochaine évolution de son site internet, le Centre Pompidou a organisé une expérience rassemblant des membres de la communauté du Centre et des Wikipédiens, auteurs assidus participant à l’encyclopédie en ligne. L’objectif : créer des pages de l’encyclopédie sur des œuvres de la collection du Centre, avec le savoir-faire des Wikipédiens mais aussi les connaissances et l’enthousiasme des fans du lieu (vous pouvez retrouver mon article sur cette initiative ici).

Capture d’écran, site du Brooklyn Museum 2011Dans un esprit proche, le site du Brooklyn Museum de New York propose deux dispositifs collaboratifs : avec Tag! You’re It!, les visiteurs sont invités à s’investir dans l’indexation des collections en ligne, en proposant des tags, des mots clés qui serviront à l’identification, au classement et l’indexation des œuvres. Et avec Freeze, Tag!, les utilisateurs peuvent signaler une erreur « d’étiquetage ». Les deux expériences se présentent sous la forme de jeux, avec un « tableau d’honneur » en fonction du nombre d’œuvres tagguées et de leur pertinence. Participer leur permet également de découvrir la collection du Brooklyn Museum de manière spontanée et plus divertissante qu’un simple catalogue en ligne, ce qui permet de fixer en mémoire de manière plus durable et plus efficace les connaissances acquises.

Pour conclure…

Les six tendances identifiées et détaillées ci-dessus prennent une direction commune : l’implication du visiteur dans la constitution de contenus entourant l’événement culturel, qu’il s’agisse d’une exposition, d’un festival de musique ou d’une performance d’artiste. Le participatif associé aux outils numériques n’en est qu’à ces débuts : des expériences de ce type sont amenées à se multiplier dans le champ culturel, car c’est un phénomène de fond lié aux innovations sociales provoquées par l’omniprésence du web.

Les institutions ont tout donc intérêt à adopter une attitude pragmatique et positive en s’efforçant d’utiliser au mieux les réseaux sociaux et les plateformes collaboratives, en n’oubliant jamais qu’il ne s’agit que d’outils. Il est souvent nécessaire de faire plusieurs essais dont certains sont parfois infructueux. Ces tâtonnements permettent de trouver les formes et les canaux les plus pertinents en fonction des problématiques de chaque institution : augmentation du nombre de visiteurs, élargissement de la base des fans, modernisation de l’image de marque, etc.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous eu l’opportunité de tester des dispositifs de ce type ? Avez-vous mis en place des expériences participatives dans votre institution ?

– Sébastien Magro & Omer Pesquer.

Nous souhaitons remercier Gaël Maupilé et toute l’équipe de Spectaculaire pour leur proposition de participation et la qualité de leur accueil. Merci également à Samuel Bausson et Julien Dorra pour la photographie emblématique de cette conférence.

Mises à jour du 20/12/11

La conférence est à présent sur Slideshare, visible ci-dessous. Si vous ne voyez pas l’image, cliquez ici.

Le web participatif pour la culture [slideshare id=10379783&w=425&h=355&sc=no]

Logo BFM BusinessJ’ai été interviewé dans la rubrique Blog-O-naute de l’Atelier numérique, samedi 17 décembre 2011 sur BFM radio. Vous pouvez télécharger le podcast (ça commence vers 15’30).

Maintenant, nous sommes une espèce d’éditeurs, tous, nous recyclons, nous faisons des copiés-collés, nous téléchargeons et nous remixons. Nous pouvons tout faire faire aux images. Tout ce dont nous avons besoin, c’est d’un œil, un cerveau, un appareil photo, un téléphone, un ordinateur, un scanner, un point de vue.

By le manifeste From Here Now dans “La photo capturée par le Net” (via nicolasloubet)

© Jean-Pierre Aube

Mes expositions de l’automne 2011

Tout comme Diane Drubay sur buzzeum et en attendant les suggestions de CarpeWebem, je vous propose un petit tour d’horizon des expositions à voir à la rentrée, à mon humble avis. Au programme : design graphique, photographie, installations interactives, art contemporain, à Paris et à Montréal.

Le Mois de la Photo de Montréal

Lucidité © Mois de la Photo de Montréal, 2011Comme tous les deux ans à l’automne, Montréal accueillera le Mois de la Photo du 8 septembre au 9 novembre. Cette année, c’est le thème Lucidité, vues de l’intérieur qui a été choisi sous l’impulsion de la commissaire invitée Anne-Marie Ninacs. Pour l’avoir fait en 2009, je ne peux que vous conseiller ce superbe festival qui propose un programme de 25 expositions réparties dans 14 lieux (intérieurs et extérieurs), un colloque, une publication de qualité et un programme éducatif. Et tous les événements sont gratuits, ce qui n’est pas le cas de tous les festivals de ce genre.

« Trackers », Rafael Lozano-Hemmer à la Gaîté Lyrique, Paris

"Frequency and volume" © Rafael Lozano-HemmerAprès la belle découverte de Matt Pyke au printemps dernier, j’attends avec impatience de voir les 12 installations de Rafael Lozano-Hammer, artiste mexicain installé à Montréal, qui seront présentées à la Gaîté Lyrique du 30 septembre au 6 novembre 2011. Le descriptif de l’exposition est pour le moins alléchant :

« Les œuvres utilisent les techniques de surveillance pour entraîner le visiteur dans leur danse : capteurs infrarouges, systèmes d’enregistrement, puissants projecteurs, scanners radioélectriques. La technologie est au cœur de la démarche de Rafael Lozano-Hemmer et vise à intégrer dans l’oeuvre l’information émise par chaque individu. »

« WAT », Trafik à la galerie Anatome, Paris

Scénographie et communication visuelle de "Muséogames" au CNAM © Trafik, 2010.La galerie Anatome présentera le travail du studio lyonnais Trafik  à travers l’exposition « WAT? Who are they?/We are Trafik?/Who are Trafik? », du 5 octobre au 10 décembre 2011. Programmateurs, graphistes, designers, magiciens du pixel autant que du papier, oeuvrant pour les grandes marques de luxe mais aussi créateurs d’installations interactives : il me tarde de découvrir le travail de ce collectif de Frenchies reconnus internationalement.

La Triennale québécoise 2011, Montréal

© Jean-Pierre AubeDu 7 octobre 2011 au 3 janvier 2012, le musée d’art contemporain de Montréal accueillera la deuxième édition de la Triennale québécoise. Après « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » en 2008, « Le travail qui nous attend » sera l’occasion de découvrir 50 jeunes artistes en activité, québécois ou vivants au Québec, exposés à côté des grands noms. Mais qui a dit « C’est pas demain qu’on verra ça à Paris… » ?

Stefan Sagmeister aux Arts Décoratifs, Paris

© Stefan SagmeisterDu 13 octobre 2011 au 19 février 2012, Les Arts Décoratifs (collections de la Publicité) reçoivent une exposition présentée par le musée de Design et d’Arts Appliqués (Mudac) de Lausanne au printemps dernier, « Stefan Sagmeister, another exhibition about promotion and sales material ». Ce sera l’occasion de (re)découvrir le travail sensible, souvent drôle et décalé de cet Autrichien exilé à New York, qui a beaucoup travaillé pour la musique et les arts vivants (voir le site de son studio).

Et toujours…

Hussein Chalayan aux Arts Décoratifs (collections de la Mode) jusqu’au 13 novembre, « Paris-Delhi-Bombay… » au Centre Pompidou jusqu’au 13 septembre (lire ma note) et « Maya, de l’aube au crespuscule » au Musée du Quai Branly.

Brancusi, film, photographie – Image sans fin au Centre Pompidou

Le Centre Pompidou propose une exposition courte (dans le bon sens du terme), pas bavarde, avec juste ce qu’il faut comme repères historiques, artistiques et thématiques pour comprendre l’oeuvre. Les éléments de médiation, principalement écrits, laissent de la place à l’interprétation personnelle, dans le respect du travail de l’artiste. La photographie et le film apportent un autre regard sur la sculpture de Brancusi.

"Tara" de Ravinder Reddy, 2004

« Paris-Delhi-Bombay… » au Centre Pompidou

"Tara" de Ravinder Reddy

"Tara" de Ravinder Reddy

Du 25 mai au 19 septembre, le Centre Pompidou présente Paris-Delhi-Bombay… L’exposition, non linéaire, est constituée de six zones thématiques articulées autour d’une place centrale, définie dans le dépliant comme un « espace documentaire instructif au coeur de l’exposition ». Ces thèmes, la politique, la religion, l’urbanisme et l’environnement, le foyer, l’identité, l’artisanat ont pour but d’éclairer le visiteur sur l’Inde, à travers les échanges entre plasticiens indiens et français. La majorité des pièces ont été réalisées spécialement pour l’exposition.

Passées les généralités – « l’Inde est le deuxième pays le plus peuplé de la planète, la plus grande démocratie du monde et un acteur économique majeur » – le dépliant nous apprend que l’ambition de l’exposition est de « faire découvrir la société et la création contemporaines indiennes, mais aussi de favoriser le dialogue, de susciter les échanges, de tisser des liens durables entre nos deux cultures. »

Parmi les 50 artistes français et indiens réunis dans l’exposition, une douzaine a retenu mon attention. Trois installations de grand format ouvrent l’exposition : avant l’entrée Draps-peaux hybridés d’Orlan, un mélange des drapeaux français et indien fait en sequins brillants, technique utilisée pour des panneaux publicitaires en Inde. Puis vient My hands smell of you, 2010-2011, un impressionnant mur de déchets numériques, de Krishnaraj Chonat qui questionne les rapports Nord/Sud alors que les pays développés se débarrassent de leur déchets dans les pays émergents. Enfin, trônant au centre de la rotonde, Tara de Ravinder Reddy, sorte de tête moai qui représente une femme apprêtée, maquillée et soigneusement coiffée, en hommage à la femme indienne contemporaine.

Urbanisme et environnement

Hema Upadhyay rend hommage aux habitants du bidonville de Dharavi.

Hema Upadhyay rend hommage aux habitants du bidonville de Dharavi.

Dans Think Left, Think Right, Think Low, Think Tight (2010), Hema Upadhyay reconstitue le bidonville de Dharavi, l’un des plus grands au monde, et crée un sentiment d’oppression pour le spectateur qui passe entre deux murs saturés de ruelles et de maisonnettes faites de matériaux recyclés, de jouets, d’objets divers. Avec Delhi Cold Storage (notes et hypothèses de travail), Alain Bublex propose de belles prises de notes photographiques sur le système D en Inde avec un accrochage de qualité qui joue la simplicité.

Religion

Avec Inde au noir (2008-2011), Stéphane Calais propose une belle œuvre à la fois graphique et politique : douze dessins de grande taille, encres noires sur papier blanc qui représentent des fleurs et un ballon pendu, faisant références aux pratiques meurtrières de la secte Thug.

Juste à côté avait lieux une performance de Nikhil Chopra, dont j’ai pris une rapide photo visible dans la galerie en fin de ce billet, mais face à la foule amassée devant l’alcôve, je ne suis pas resté. Plus loin, une importante pièce de Gilles Barbier, devant laquelle je ressens toujours le même perplexité.

Loris Gréaud, pour sa part, présente une pièce splendide, The Bragdon Pavilion (2011), une véritable expérience numérique qui sollicite à la fois l’ouïe, la vue et le corps dans son ensemble et qui relie performance graphique et pertinence thématique. Je vous invite à vous pencher sur la notice de l’oeuvre si vous souhaitez connaître l’origine et le propos. Pour ma part, je préfère m’en tenir à l’émotion qu’elle provoque en moi : contemplation graphique, hypnose musicale, voyage mystique-numérique.

Foyer

Avec Ali Baba (2011), Subodh Gupta évoque la question de la faim en Inde, face à la surconsommation en Occident. On ne peut pas vraiment rester de marbre l’accumulation vertigineuse d’ustensiles de cuisine – casseroles, louches, boîtes diverses – qui remplissent une pièce du sol au plafond. Je ne sais pas si c’est intentionnel, mais la ressemblance avec certains rayonnages d’Ikea ne fait qu’ajouter au malaise. Plus loin, le duo Thukral & Tagra présente trois pièces sur la sexualité qui mêlent subtilement images traditionnelles et prévention face au VIH, dans un pays où le sexe reste un puissant tabou.

"Frontières/Pakistan" (2010) d'Alain Declerq

"Frontières/Pakistan" (2010) d'Alain Declerq

Artisanat, politique

Avec Freedom is everything (2007) Sakshi Gupta détourne les codes classiques du tapis artisanal indien, réinterprété avec de lourdes pièces de métal provenant de voitures, allusion à l’industrialisation rapide de l’Inde. Œuvre éminemment politique, Alain Declerq dessine les frontières qui séparent l’Inde et le Pakistan avec 12 500 impacts de balle.

Identité

À mon sens, la partie la plus riche de l’exposition est la thématique Identité. L’espace s’ouvre sur trois pièces de Pushpamala N. en collaboration avec le studio Harcourt, qui propose des réinterprétations d’œuvres de l’histoire de l’art français : Marianne guidant le peuple ou figures d’Ingres.

Puis deux ensembles d’oeuvres de Tejal Shah sur les hijra, une communauté à la fois vénérée et crainte. Le premier groupe est constitué de trois photographies mettant en scène une héroïne hijra dans une sorte d’épopée mythologique. Le second est composée d’une photographie, d’un film vidéo et d’un ruban de LED. L’image, d’une violence difficilement soutenable, montre une hijra à terre, visiblement battue et à ses côtés un policier debout, urinant. La bande de LED diffuse le récit d’une hijra victime d’une agression tandis que sur le film, son visage tuméfié témoigne là encore de la violence dont elle a été la victime. Le contraste saisissant entre l’esthétique kitsch de la première série et l’installation bien plus dure est à la fois émouvant et éprouvant.

Avec Sun City (2010-2011), Sunil Gupta mets en scène la double vie d’un jeune gay indien qui vit à Paris, perdu entre une vie de couple paisible le jour et une vie sexuelle intense la nuit. Les 16 images qui composent ce roman-photo montrent des scènes très posées, qui laissent peu de place à la spontanéité. Gupta propose une photographie crûe et colorée, qui évoque plus les scènes de genre picturale que le photo-reportage.

Dans une grande pièce, Bharti Kher présente une impressionnante installation de miroirs brisés, Reveal the secrets that you seek (2011). Symboles d’une rencontre violente entre Inde et France, ces miroirs sont des reproductions d’originaux du Palais de Versailles, cassés et recouverts de bindi, sorte de gommette forte de symbolique dans la culture indienne, qui dessinent des motifs par répétition.

Pictogrammes pour différencier les zones thématiques

Pictogrammes pour différencier les zones thématiques

Scénographie et aspects techniques

En terme de scénographie, l’usage des pictogrammes symbolisant les différents espaces liées aux 6 thématiques me semble très efficace. Chaque oeuvre bénéficie d’une fiche qui contient les informations d’un cartel basique (dimensions, matériaux, année de production, collection et/ou statut d’inventaire), ainsi qu’un commentaire permettant d’en apprendre davantage sur la démarche de l’artiste et sur la place de l’oeuvre dans son travail. L’ensemble des informations est bilingue français/anglais.

Techniquement, j’ai remarqué des enceintes plates situées au dessus des vidéos, qui permettent de proposer un son directif très efficace : placé en dessous, on entend clairement la bande son, mais dès qu’on en éloigne elle ne parasite pas le reste de la visite. En revanche, dans la rotonde centrale, les textes sont en gris sur un fond orange, ce qui est peu lisible (vibration optique garantie) et demande de s’approcher du mur.

Vous pouvez retrouver le livetweet sur Twitter avec le hashtag #PaDeBo. Ci-dessous, la galerie photo sur Flickr, qui comprend les photos livetweetées pendant la visite (portant le tag #livetweet), ainsi que d’autres initialement non postées.

Exposition du 25 mai au 19 septembre 2011 au Centre Pompidou. J’ai visité l’exposition le mardi 24 mai dans le cadre du vernissage presse.

« Attaché » de David K. Ross au Musée d'art contemporain de Montréal (MAC) en 2009.

« Attaché » de David K. Ross au MAC, Montréal

« Attaché » de David K. Ross

« Attaché » de David K. Ross

Canadien né en 1966, David K. Ross vit et travaille à Montréal. Il s’intéresse aux périphériques de l’exposition : le montage, le démontage, l’entreposage, la mise en caisse. Pour « Attaché », il s’est intéressé au code coloré adopté par les institutions canadiennes au milieu du XX°s pour identifier l’origine des caisses de transport des oeuvres : rose pale jusqu’en 1989 puis pourpre pour le Musée d’Art Contemporain de Montréal, ocre jaune pour le Musée des Beaux-Arts de Montréal ou encore bleu sombre pour le Centre Canadien d’Architecture. Ironiquement, ce système coloré est instauré au moment où émergent des pratiques picturales fortement liées à la couleur, telle que l’expressionnisme abstrait ou le colour field painting [En]. Aujourd’hui, ce code coloré pourrait bien disparaître pour laisser place à d’autres systèmes d’identification des caisses.

Dans la première salle sont exposés une douzaine de tableaux, dont chacun représente un détail photographique agrandi de la caisse qui le contient. Les tableaux portent le nom des lieux dont ils illustrent la caisse : « MBAM/MMFA » pour le Musée des Beaux-Arts de Montréal/Montreal Museum of Fine Arts ou « CCA » pour le Centre Canadien d’Architecture. Il en découle une vraie qualité plastique et graphique indéniablement liée au colour field painting : effets de matières, jeux de relief et accidents colorés… Toutes les pièces, issues de la collection de l’artiste, sont des impressions latex sur toiles dont les dimensions finales sont légèrement plus petites que la caisse pour pouvoir les y placer. David K. Ross propose ainsi un rapprochement astucieux teinté d’ironie entre la création de ce code coloré et l’émergence des mouvements artistiques préoccupés par la couleur.

La seconde salle présente « 396 x 534 x 762 » (2010), une vidéo fascinante et précieuse pour qui aime connaître les « dessous » de l’exposition. David K. Ross y projette un film documentant le montage de l’exposition « Attaché ». On y assiste à l’entreposage des caisses une fois les oeuvres déballées et installées, puis au montage de la cloison qui ferme l’espace d’exposition (pose d’une armature en poutre légère d’aluminium, pose de blocs de plâtre, enduit, peinture). Jolie mise en abyme de l’exposition, le visiteur assiste à la création du mur qui lui fait face, dans un habile jeu de caché/dévoilé. C’est là toute la richesse du travail de Ross : « Attaché » est à la fois une illustration des procédés classiques de l’exposition (tableaux accrochés aux murs blancs dans la première salle, oeuvres aux titres sibyllins sur des cartels normés) tout autant qu’à une réflexion sur la nature de l’exposition : qu’est-ce qu’on montre ? pourquoi ? comment ? avec quels artifices, quels outils ?

Seul point noir de la présentation : le texte d’introduction de la commissaire Josée Belisle. Principal élément de médiation, premier contact avec les visiteurs par son positionnement en préambule de l’exposition, il est très long et difficile d’accès. De très longues phrases, dont certaines sont particulièrement peu digestes et demandent un sérieux effort de concentration, à l’image du premier paragraphe composé d’une seule phrase. Au final, ce texte vient compliquer le propos de David K. Ross plutôt que de l’éclairer, alors même que la réflexion de l’artiste sur la nature de l’exposition est riche et astucieuse, mais simple.

Exposition du 21 mai au 6 septembre 2010, commissaire : Josée Bélisle. J’ai visité l’exposition le 4 août 2010.

"Nu au tricot rayé", Willy Ronis - Paris, 1970 © ministère de la Culture et de la Communication

« Willy Ronis, une poétique de l’engagement » à la Monnaie de Paris

À l’occasion du centenaire de la naissance de Willy Ronis et moins d’un an après sa disparition, le Jeu de Paume et la Monnaie de Paris s’associent pour présenter une sélection d’oeuvres issues de la donation faite par le photographe à l’État français. Cette importante collection qui rassemble des milliers de négatifs, de documents, d’albums originaux et de tirages modernes, est conservée par la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, sous la tutelle du ministère de la Culture et de la Communication.

Les premières salles s’ouvrent sur la vie dans la rue, principalement dans le Paris des années 1950. On y découvre un Willy Ronis très impliqué auprès des travailleurs, à travers plusieurs reportages pour Regards, mais aussi pour Time ou Life. Son indépendance et son engagement politique lui causeront d’ailleurs des difficultés financières et professionnelles : il met rapidement fin à sa collaboration avec les magazines américains, car il n’y trouve pas la liberté qu’il souhaite. D’autres séries témoignent de la solidarité de Willy Ronis avec les travailleurs et de son engagement communiste, avec des photos qui mettent en scène artisans et ouvriers : tissage et soufflage du verre par exemple, mais aussi les conditions de vie modestes des parisiens dans l’après-guerre. Suivent une succession de salles consacrées aux voyages : RDA, Tchécoslovaquie, Turquie ou encore USA. Willy Ronis, qui définit le fait de prendre une photo comme « une aptitude à réagir sur le champ à tout ce qui entre en résonance avec [sa] nature profonde » montre un intérêt certain pour la figure humaine, un sujet vivant et émouvant qui traverse toute sa carrière et reflète sont engagement auprès du courant humaniste. Sa photographie est très spontanée et il montre souvent des personnages dans leur environnement quotidien, en mouvement, parfois même flous. S’il n’a pas la rigueur du cadrage d’Henri Cartier-Bresson, il n’hésite pas à être très proche de ses sujets et apprécie les compositions hautes, avec un horizon placé au deux tiers de l’image. Excellent technicien, il insiste sur l’importance de faire ses propres tirages, seul garant d’un résultat à la hauteur de ses exigences artistiques. L’exposition se termine sur une dernière salle confuse, où se mélangent nus féminins, portraits (dont Picasso, Sartre et Capa) et scènes de genre avec chatons.

Les efforts de médiation semblent réduits au minimum : au milieu de l’exposition, on trouve une chronologie de la vie de Ronis, accompagnée d’une interview audio du photographe ainsi qu’une salle de projection vidéo présentant des interviews croisées de membres de sa famille et de collaborateurs. Si toutes les photographies portent un cartel précis et complet, il n’y a aucun texte de salle, seulement quelques cartels développés. Il s’agit de commentaires de Willy Ronis sur son travail, mais on ne trouve aucune explication ou analyse extérieure qui permettrait une médiation entre les oeuvres et le public. Il n’y a pas non plus de titre dans les salles, ce qui permettrait de distinguer les différentes parties et leurs articulations.

On peut d’ailleurs regretter que les cinq thématiques – la rue (et surtout Paris), le travail, le voyage, le corps et la vie intime (amis et famille) – n’apparaissent pas plus clairement au fil de l’exposition. Le dépliant qui l’accompagne les évoque, mais qu’en est-il des gens qui n’ont pas pris ce document à l’entrée ? De ce qui ne parlent pas français ? De ce que la lecture d’un long texte rebute ? À propose de l’absence d’explication autour des oeuvres, là aussi, une précision apparaît dans le dépliant : « la présente exposition constitue (…) un premier aperçu de la richesse de ce fonds, dont l’étude rigoureuse et scientifique devra passer encore par un travail de catalogage et une réflexion critique plus poussés ». On peut regretter qu’une telle information ne soit pas présente dans le texte introductif à l’exposition. Au moins pourra-t-on apprécier que l’ensemble de l’exposition soit bilingue français/anglais, en ce qui concerne les cartels et les quelques informations écrites.

Exposition du 16 avril au 22 août 2010, à la Monnaie de Paris, plus d’information sur le site du Jeu de Paume. J’ai visité l’exposition le 4 juillet 2010.

"Contreforme" © Mathieu Harel-Vivier (2009)

Rencontre avec Mathieu Harel-Vivier, plasticien et photographe

Contreforme, Mathieu Harel-Vivier (2009)

Contreforme, Mathieu Harel-Vivier (2009)

On poursuit les rencontres avec Mathieu Harel-Vivier, 27 ans, plasticien et photographe, qui vit et travaille à Rennes.

Parle nous de ton parcours, comment es-tu arrivé à la photographie ?

J’ai suivi un cursus complet en arts plastiques jusqu’au master à l’Université Rennes 2 avant de mener un travail de recherche en thèse au sein de l’équipe d’accueil « Arts : pratiques et poétiques dans le laboratoire l’œuvre et l’image ». J’ai écrit un mémoire de master intitulé Figure de l’absence, une pratique du sténopé, dans lequel il s’agissait de développer une étude théorique, en corrélation avec un travail artistique sur le sténopé employé dans un dispositif de mise en scène pour générer une image. Refusant la conception d’une image vécue comme preuve d’existence et souhaitant ne pas documenter le réel, j’ai choisi de m’intéresser au médium, à ses caractéristiques temporelles, à sa mise en espace. Aussi, c’est avec un regard constamment porté sur l’extérieur et via la pratique – quelques heures passées dans le labo – que je me suis intéressé à la photo.
Une autre pratique, cette fois documentaire, m’a mené vers un usage différent de la photographie. Après avoir travaillé avec Alexandre Perigot à plusieurs reprises, j’ai réalisé les visuels de ses expositions à Bialystok, Lisbonne, ou Cajarc. Depuis, j’ai régulièrement l’occasion de répondre à des missions pour photographier des expositions. J’ai par exemple été sollicité pour l’élaboration du catalogue lors de la première édition des Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain.

Quels sont les photographes (ou les courants photographiques) qui te touchent, dont tu apprécies le travail ?
J’apprécie profondément le travail d’un artiste lorsque l’expérience liée à la production de l’oeuvre est envisagée comme une modification des perceptions habituelles, en somme lorsqu’il transforme notre rapport à la réalité. Sans avoir forcément les mêmes noms en tête que Garance, je suis aussi très intéressé par un travail faisant communiquer photographie et sculpture, et pense par exemple à la série Chair de Richard Artschwager et Ouverture de Jean-Marc Bustamente. Les deux œuvres présentées par Jeff Guess au Mois de la Photo à Montréal concentrent elles aussi une manière de penser la spatialisation de l’image fait un retour sur le principe à l’origine de la formation de l’image. Autour de Foto povera se sont regroupés plusieurs artistes qui possèdent une conception de l’image qui me séduit beaucoup dans la définition qu’en fait Jean-Marie Baldner, « se faire plaisir » d’autant que le terme autour duquel ils se regroupent n’est pas sans lever la polémique. Par ailleurs, plusieurs rencontres avec les œuvres de certains artistes me sont restées en mémoire, comme la pratique de dessins de Richard Fauguet (voir l’exposition Pas vu, pas pris, au Plateau-FRAC Île-de-France en 2009), de scénographie et d’appropriation de John M. Armleder, de fragmentation d’Éric Rondepierre, d’agencement chez Sam Taylor Wood, de narration chez Ulla Von Branderburg et de collage chez John Stezaker

Aujourd’hui, quelles sont tes différentes activités ?
Je suis artiste plasticien et photographe. Je prépare en ce moment une exposition au WE Project à Bruxelles avec Etienne De France sur invitation de l’association Sans titre 2006 qui se charge du commissariat. Il s’agit de travailler les relations qu’entretiennent nos deux pratiques. En parallèle à ce travail artistique, je prépare une thèse en arts plastiques sur l’image photographique et m’intéresse aux images en perte de réalité, abstraites et fictionnelles. Je fais partie du comité de lecture de la Revue 2.0.1. (revue de recherche sur l’art du XIXe au XXIe siècle).

Autrement, je travaille au Centre Culturel Colombier à Rennes, un équipement culturel associatif conventionné par la ville de Rennes sur des missions d’intérêt général à caractère éducatif et culturel. La majorité de ses activités sont orientées vers les arts plastiques. Autour de la programmation en art contemporain se tisse un travail en direction du public de quartier, des scolaires, des étudiants, et dans ce contexte je m’occupe de la coordination des activités et suis responsable des accueils du public scolaire.

À quoi ressemble le paysage culturel rennais ? Quels sont les lieux, les galeries, les artistes ?
Au regard du nombre de structures, il me semble que le paysage culturel rennais est assez dense en termes de propositions. Si l’on s’en tient aux arts plastiques, Rennes possède de nombreux espaces d’expositions et initiatives en direction de l’art contemporain et des artistes. Le Fond Régional d’art contemporain de Bretagne attend la mise à disposition de ses nouveaux locaux dans le nord-ouest de la ville. Le Musée des beaux-arts réouvre ses portes. L’ERBA (Ecole régionale des beaux-arts) vient de changer de direction et entend promouvoir Les galeries du Cloître comme un espace d’exposition pour les artistes et les étudiants. L’Université Rennes 2 possède un département arts plastiques et un espace d’exposition de haute tenue géré par des étudiants : La galerie Art & Essai.

En plein centre ville de Rennes se trouve La criée, le centre d’art contemporain en régie municipale. La ville soutient également plusieurs espaces comme 40mcube dédié principalement à la production d’œuvres contemporaines et qui vient d’inaugurer un parc de sculptures. La galerie DMA ouverte en 2008 présente le travail de designers et d’artistes lié aux problématiques art, design et sociétés. La même année des étudiants de l’ERBA ouvrent la galerie Sortie des artistes afin de promouvoir la jeune création. La galerie Oniris représente plusieurs artistes de renommée internationale. Le Centre Culturel Colombier dispose d’un espace d’exposition qu’il met à contribution à travers des résidences d’artistes et une programmation souvent liée aux enjeux de territoires, d’espaces cartographiés, de relation entre espace public et espace privé. Le Grand Cordel est un des lieux qui participent à la vie culturelle avec un espace d’exposition généralement occupé par des jeunes artistes. Le Triangle, plateau pour la danse possède une galerie connue pour la présentation de travaux d’artistes photographes. Le Bon Accueil est également un des lieux reconnus pour son travail d’accompagnement des plasticiens vers l’exposition mais également vers leur professionnalisation via la Fédération des Réseaux et associations d’artistes plasticiens.

Chaque année fin novembre, un événement se développe autour de l’ouverture au public d’un nombre important d’ateliers et ateliers-logements distribués aux artistes par la ville de Rennes. Et Ce qui vient, en 2010, est la deuxième édition de la Biennale d’art contemporain présentée au Couvent des jacobins et dans plusieurs lieux culturels cités plus haut.

Peux-tu nous parler plus précisément de ta pratique plastique et photographique ?

Je m’intéresse en particulier aux modes d’apparition et de fabrication de l’image photographique : réalisées sans appareil, détériorées, projetées ou agencées dans l’espace, je produis des images en perte de réalité. Je porte un grand intérêt à l’économie de production de l’image avec l’utilisation de boîte sténopé en carton, l’intervention directe sur l’image, l’assemblage d’images… À la différence d’un attachement commun à la réalité tendant à nier la matérialité de l’image, le plus souvent je choisis un sujet qui vise à mettre en évidence les qualités des supports photographiques. Parfois proche d’un usage amateur de la photographie, ce travail vise la puissance fictionnelle et onirique de l’image, afin de considérer une image qui ne repose plus seulement sur une dialectique de l’enregistrement documentaire et de la composition picturale. Du Polaroid (Spectre, 2008) aux agencements en constellation de tirages de divers formats (Errance, 2009), ou encore au sténopé (Sténopé, 2005) à l’installation photographique sur table lumineuse (Spectres, 2009), je suis attentif au dialogue qui s’instaure entre la spatialisation de l’image et sa représentation.

Comment vois-tu ton avenir professionnel ? Dans quelle direction souhaites-tu aller ?
Je viens d’entrer dans un atelier-logement de la ville au mois de janvier, aussi je vais pouvoir me consacrer davantage à mon travail artistique à ma thèse et réfléchir autrement à la mise en espace de mon travail. Pourquoi pas penser l’image en volume, travailler avec un artiste qui pense les choses de cette manière…

"Théâtre de poche", Aurélien Froment, 2007 © Courtesy Motive Gallery.

Rencontre avec Garance Chabert, commissaire et critique d’art

"Théâtre de poche", Aurélien Froment, 2007 © Courtesy Motive Gallery.

Pour inaugurer le cycle des Rencontres du mercredi, Garance Chabert, commissaire et critique d’art, présente son parcours, ses activités et notamment son engagement auprès du collectif Le Bureau/.

Parle nous de ton parcours, comment t’es-tu intéressée à la photographie ?
J’ai fait des études d’histoire et d’histoire de l’art, et j’ai conclu mon cursus par un DEA sur les théories postcoloniales et un DESS sur la pratique de l’exposition et de la critique d’art contemporain. Ce qui m’intéressait dans la photographie, c’était son impact dans et sur l’histoire, à quel point elle reflétait et témoignait des structures de représentation d’une société et de sa culture visuelle. J’ai écrit un mémoire sur le festival de photojournalisme de Perpignan, Visa pour l’Image, en pointant les ambiguités d’une manifestation toute tournée vers le passé héroïque de la photographie d’information et refusant d’admettre que le photojournalisme est aujourd’hui avant tout un produit esthétique et culturel. Je l’ai ensuite publié sous forme d’article dans la revue d’histoire de la photographie Études Photographiques, dont je suis secrétaire de rédaction depuis deux ans.

Quels sont les plasticiens, les photographes (ou les courants artistiques, photographiques) qui te touchent, dont tu apprécies le travail ?
Je constate qu’aujourd’hui la sculpture est un champ d’expériences artistiques très fécond et dynamique. Même si je ne m’intéresse pas a priori à un médium en particulier, certaines pratiques faisant communiquer la photographie et la sculpture m’intéressent particulièrement (le travail d’Etienne Bossut ou de Raphaël Zarka par exemple). Je travaille aussi actuellement sur les pratiques réinvestissant et associant subjectivement des images déjà produites dans des configurations très différentes (le tableau, la vidéo, la conférence, l’installation etc.). Je pense à de jeunes artistes comme Clément Rodzielski, Aurélien Froment, Ryan Gander, mais aussi Barbara Bloom, Luis Jacob, Johannes Wohnseifer ou Tacita Dean. En vrac, je suis aussi très sensible au travail d’Isabelle Cornaro, Emilie Perotto, Gaëlle Boucand, ou encore Till Roeskens, qui ont des pratiques très différentes les unes des autres.

Aujourd’hui, quelles sont tes différentes activités ?
Je travaille au sein d’une collection très importante de photographies du XIXe siècle, la Société française de photographie, ou je suis administratrice et secrétaire de rédaction de la revue Études Photographiques. Je m’occupe surtout de l’iconographie de la revue, de sa fabrication et de sa diffusion. Parallèlement, j’écris sur l’art contemporain, surtout des monographies de jeunes artistes ou des comptes-rendus d’exposition pour la revue Art21 ou pour des catalogues spécifiques. Enfin, je suis commissaire d’exposition dans un collectif de curators qui s’appelle Le Bureau/.

Peux-tu nous parler davantage du Bureau/ ? Quelle est votre vocation, quelles sont vos activités ?
Le Bureau/, qui regroupe sept commissaires, s’est constitué en 2004 dans l’idée de proposer des dispositifs d’exposition qui permettent d’une part de regarder une oeuvre dans différentes configurations afin de multiplier son potentiel sémantique et d’autre part de faire de l’exposition un espace dynamique, croisant des conventions qui ne sont pas forcément celles du monde de l’art (le temps de travail pour l’exposition 35h, le peer-to-peer pour l’expo P2P, la conférence pour proposition de colloque etc.). Nous travaillons ainsi à partir des contraintes inhérentes à un lieu, à sa taille, au public qui le traverse ou le visite etc. Ainsi pour les trois expositions en 2009 de la Maison Populaire à Montreuil, nous avons construit la programmation intitulée Un plan simple d’après la circulation du public quotidien de la structure, à savoir des adhérents traversant l’espace d’exposition pour se rendre à d’autres activités. Les expositions sont ainsi construites frontalement, de manière à être appréhendées d’abord d’un coup d’oeil, même si elles engagent ensuite à s’approcher des oeuvres.

Comment le Bureau/ se positionne-t-il au sein de la critique d’art et de photographie ?
Le Bureau/ ne fait pas de critique d’art, même si certains membres du collectif écrivent, et pour le Bureau/ je pense que la photographie est un médium de représentation parmi d’autres, avec une histoire particulièrement intéressante notamment en ce qui concerne son impact sur l’art, sa documentation et sa diffusion. Nous sommes très attentifs aux photographies d’expositions, et nous avons même imaginé l’accrochage de la première exposition de la Maison populaire Perspective en fonction de sa photogénie. Mais je ne crois pas que c’était le sens de ta question !

Comment vois-tu évoluer la pratique du commissariat, le rôle du curator ?
Le commissaire a pris depuis 20 ans une importance croissante dans le champ de l’art, même si aujourd’hui encore, c’est un métier sans statut (voir les enquêtes de l’association Commissaires d’exposition associés), notamment soumis à une variabilité extrême de rémunération sous les formes les plus diverses (droits d’auteur, intermittence, Maison des Artistes etc.). D’un point de vue plus théorique, le rôle de plus en plus visible et affirmé du commissaire a donné lieu dans les années 2000 à la revendication chez certains de leur qualité d' »auteur d’expositions » (notamment Eric Troncy) alors que d’autres mettent en avant le rôle d’intermédiaire, de « médiateur » entre le public et l’artiste. Je pense pour ma part que le commissaire est le premier spectateur et interlocuteur d’un artiste. La question du travail collectif permettait pour le Bureau/, en même temps d’affirmer un travail de scénographie et d’accrochage fort, mais sans mettre en avant la figure, le nom ou le CV du commissaire. Il y a d’ailleurs plusieurs collectifs qui se sont créés en France et à l’étranger depuis quelques années (voir le dossier « Curatoring » dans 02), ce qui est à mon avis symptomatique, et du statut social du commissaire (il est très difficile, du moins pendant plusieurs années, d’en vivre) et de la position de retrait individuel et de réflexion collective des jeunes commissaires.

L’exposition « Un plan simple 3/3 (écran) » est visible à la Maison Populaire de Montreuil jusqu’au 12 décembre 2009.
Le « Théâtre de poche » d’Aurélien Froment (2007) a été présenté du 28 août au 11 octobre 2009, à la Bonniers Konsthall de Stockholm (Suède).

Visa pour l’image : l’émergence du web-reportage

(c) lemonde.fr

Soren Seelow, Léo Ridet, Bernard Monasterolo, Karim El Hadj (c) lemonde.fr

Au croisement entre web, photographie et journalisme, le web-reportage fait parler de lui avec la remise, pour la première fois, d’un prix spécial au festival Visa pour l’image de Perpignan, en partenariat avec France 24 et RFI. Le prix a été décerné au très beau et très troublant web-reportage « Le corps incarcéré » de Soren Seelow, Léo Ridet, Bernard Monasterolo et Karim El Hadj, tous membres de la rédaction du Monde Interactif. Un genre émergent à part entière qui reflète l’influence des nouvelles technologies sur le travail des photographes, mais ouvre également de nouvelles pistes pour l’évolution de la pratique de la photographie.

Voir l’article sur le sujet du 1er septembre 2009 sur lemonde.fr