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Musée du Cinquantenaire, Bruxelles, mars 2016.

Visite du Musée du Cinquantenaire à Bruxelles

Au début du mois de mars 2016, avant les attentats du 22, j’ai passé une semaine à Bruxelles, et j’en ai profité pour visiter quelques musées. Voici le premier article d’une petite série consacrée à ces visites.

Le Musée du Cinquantenaire tire son nom du cinquantenaire de l’indépendance de la Belgique, célébré en 1880. Il fait partie des Musées Royaux d’Art et d’Histoire, avec les musées d’Extrême-Orient, la Porte de Hal et le Musée des Instruments de musique, et se situe au cœur du Parc du Cinquantenaire, dans lequel se trouvent d’autres musées : Musée de l’Armée, de l’Aviation et de l’Automobile.

Le charme d’une architecture caractéristique du XIX°s

Ses collections traitent de thématiques larges, sur une longue période historique. On y voit la volonté propre au XIX°s de présenter un musée universel, comportant des galeries européennes consacrées à la Préhistoire, à l’Antiquité, au Moyen Âge et aux arts décoratifs. Mais les collections proposent également une importante section consacrée aux civilisations extra-occidentales, avec notamment plusieurs salles autour des Amériques et d’autres autour de l’Océanie, enrichies par une expédition scientifique à l’Île de Pâques en 1934. Les collections africaines, en grande partie héritées du passé colonial de la Belgique, bénéficient d’une institution distincte, le Musée Royal de l’Afrique Centrale actuellement fermé pour rénovation (mais j’y reviendrai dans un prochain article).

Le bâtiment est impressionnant, et fait de multiples galeries réparties sur de nombreux niveaux. Les salles sont spacieuses, pour la plupart hautes sous plafond et proposent un mélange éclectique d’architectures, notamment un ancien cloître, des escaliers monumentaux (l’idéal pour placer un mât de la Côte Nord-Ouest du Canada) et une grande salle qu’on dirait d’apparat, de part et d’autre de laquelle sont disposées les galeries consacrée aux beaux-arts. La Préhistoire et l’Antiquité sont situées dans les sous-sols, tandis que les collections extra-occidentales sont situées dans l’autre aile du bâtiment. À plusieurs occasions lors de ma visite, un jeudi, je me suis retrouvé seul dans les salles. Il semble que la majorité des visiteur.se.s venaient pour l’exposition temporaire consacrée aux sarcophages égyptiens antiques, mais j’ai vu également beaucoup de scolaires, principalement des ados, dont certains étrangers.

Des dispositifs de médiation pertinents

Une large place est accordée à la médiation culturelle, principalement dans les salles les plus récemment aménagées (Préhistoire et Antiquité). Un parcours de visite en 90 min est proposé, permettant de voir les pièces-phares des collections. On trouve aussi au Musée du Cinquantenaire un principe que je nommerais « médiation circulaire » : beaucoup de schémas, de cartes et de maquettes, dans lesquel.le.s un soin particulier a été apporté aux lien entre textes et objets. À plusieurs reprises, j’ai observé l’usage de numéros qui servent à la fois à identifier un artefact, objet ancien ou maquette moderne, mais aussi sa reproduction sur une image. Certaines maquettes de grande taille, manipulables, sont présentées, notamment une machine à tapisserie parfaitement fonctionnelle, sans doute utilisée lors de démonstrations ou d’ateliers. Des textes de qualité, faisant preuve de beaucoup de pédagogie et d’humilité, clairs, ni abscons ni érudits.

Côté numérique, aucune installation à proprement parler, pas d’audiovisuel non plus. Je n’ai pas identifié le compte Twitter avant la visite, alors qu’il en existe bien un. Malheureusement, aucune interaction même une fois le compte mentionné. Une note à ce propos : il semble que les résultats de recherche ne soient pas traités par Twitter de la même manière sur les terminaux mobiles qu’à partir d’un ordinateur fixe ou portable, c’est bien dommage quand on est en situation de mobilité.

Au final : un très bel établissement, à ne pas manquer lors d’une visite à Bruxelles, tant pour le lieu extraordinaire que pour la qualité de son propos adressé aux publics.

Pour capter le public de demain, les musées vont devoir proposer avant tout des expériences à vivre plutôt que de proposer une liste d’offres associées à un format (exposition, conférence, lecture…) ou à un support (web, tablette…).

Maud Dahlem, chef de projets numériques du Muséum de Toulouse, “Expériences collaboratives avec le public à partir des réseaux sociaux” in “Musées et collection publiques de France”, n°267, 2013.

Capture d'écran, app du Musée du Quai Branly

Le musée participatif (2/3) : quelques initiatives

Après Le musée participatif : état des lieux, voici la suite de la note d’intention de mon projet de thèse, avec quelques exemples existants. Cette recherche a été effectuée plusieurs mois avant la conférence qu’Omer Pesquer et moi-même avons donnée lors de Spectaculaire – dont vous avez pu lire la synthèse ici même il y a quelques semaines – mais elle complète bien les six tendances que nous avions identifiées.

Muséum d'histoire naturelle de ToulousePlusieurs initiatives ont été lancées depuis quelques années, mais surtout depuis un à deux ans. Il ne s’agit pas là d’en dresser une liste exhaustive, mais de citer quelques exemples pertinents et qui posent une série de questions, permettant de faire émerger des problématiques envisageables pour le présent projet de recherche. Elles feront l’objet d’une étude plus approfondie à l’occasion du développement et seront complétées par d’autres dispositifs non évoqués ici. Parmi les acteurs les plus précoces figure le Muséum d’histoire naturelle de Toulouse. À l’occasion d’importants travaux de réaménagement et de sa réouverture au public en 2008, le Muséum a investit internet et les réseaux sociaux, sous l’influence du webmaster Samuel Bausson et de son équipe. Le Muséum est présent sur la majorité des plateformes communautaires (Facebook, Twitter, Flickr et Netvibes) et ces supports sont utilisés en fonction des besoins : information, communication, échange. Une relation de proximité s’est ainsi créée, amorçant un véritable changement dans le rapport entre le musée et son public, davantage basé sur les échanges et les apports mutuels entre les visiteurs et l’institution que sur une communication unilatérale du muséum en direction du public. Selon Francis Duranthon, le directeur et Samuel Bausson sur le C/blog, « le but de ce travail n’est pas de faire venir directement au Muséum de nouveaux visiteurs mais bien de nouer un contact et des relations spécifiques avec des usagers, dont on a bien conscience que certains ne seront jamais des visiteurs de l’établissement. » Ce type de positionnement ne risque-t-il pas d’éloigner les visiteurs potentiels de la réalité des collections ? Comment s’articulent les rapports entre visite physique et visite virtuelle ? Comment lier médiation devant les œuvres et médiation numérique ?

Capture d'écran, app du Musée du Quai Branly sur iPad

Capture d’écran, app du Musée du Quai Branly sur iPad

Parmi les musées de sociétés, le musée du quai Branly s’est investi dans un certain nombre de projets autour des outils numériques de médiation : ses applications mobiles, disponibles sous iOS mais aussi sous Android (premier musée à en disposer) font figures de références en terme d’ergonomie et d’efficacité, et la qualité du site internet en terme d’accessibilité universelle est attestée. Enfin, c’est le premier musée national à proposer l’achat d’un billet dématérialisé, disponible sur smartphone, le m-ticket (voir l’article Le musée du quai Branly à la pointe des nouvelles technologies sur le C/blog). Avec une politique numérique aussi pro-active, on peut se demander qu’est-ce qui motive le musée du Quai Branly : pourquoi choisit-il d’investir des ressources financières et humaines dans le développement de ces projets ? Cherche-t-il à se donner une image branchée, surfant sur un engouement éphémère pour des sites internet à la mode ? Ou, au contraire, est-ce un musée précurseur qui investit des territoires nouveaux de la communication et de la médiation ?

Bien que les initiatives de ces deux musées soient exemplaires en terme d’implication du visiteur et de procédés innovants de médiation, nous avons choisi d’orienter nos recherches vers les musées d’arts plutôt que les musées de sciences et de société. Le Projet Musées de Wikipédia vise à « développer et coordonner la rédaction d’articles traitant des musées et des objets qui y sont conservés. Il est destiné à faciliter les travaux dans ce domaine pour l’ensemble des contributeurs, même occasionnels. » Cette initiative a donné lieu à des partenariats entre l’association Wikimédia France et plusieurs institutions, parmi lesquelles la ville de Toulouse, l’établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles (voir également Un wikimédien à Versailles : quand le web collaboratif s’installe au Château sur le C/blog) ou encore le Centre Pompidou. Ainsi, les 7 et 14 juin dernier se sont tenus des ateliers réunissant membres de la communauté du Centre et wikipédiens. L’objectif était la rédaction de fiches Wikipédia consacrées aux œuvres de la salle 7 du MNAM (Musée national d’Art moderne), contenant des pièces de Brancusi, Léger et Laurens. Cette initiative s’inscrit dans le cadre de la préfiguration du CPV (le Centre Pompidou Virtuel) qui donnera la parole aux visiteurs en leur proposant de participer à la rédaction de contenus autour des œuvres. Ces fiches pourront ensuite être revues, le cas échéant, corrigées et augmentées par les conservateurs du MNAM, puis intégrées à l’offre de médiation du Centre. Un projet de ce type pose plusieurs questions en matière de contenus : comment s’assurer de la qualité des contenus autour des œuvres lorsqu’ils sont conçus, au moins en partie, par des amateurs, non-professionnels de l’histoire de l’art et de la médiation culturelle ? Quel est l’intérêt pour le musée d’impliquer le visiteur dans la création d’information et de médiation autour des œuvres ? Comment les métiers de conservateur, de commissaire, de médiateur ou de guide-conférencier peuvent-il s’adapter à ces outils, à ces pratiques ?

Matériel de médiation pour les jeunes publics, Musée du Nouveau Monde, La Rochellle, 2011

Matériel de médiation pour les jeunes publics, Musée du Nouveau Monde, La Rochellle, 2011

Autre exemple d’implication du visiteur, le programme Alors tu veux être un artiste ?, présenté au printemps dernier au Musée des Beaux-Arts du Canada (Ottawa) et qui proposait aux jeunes publics de soumettre une œuvre au vote des internautes via le bouton like de Facebook. Avec plus de 2000 like, c’est le jeune xiangshen92, auteur de « My first red », qui a remporté une visite des coulisses du musée, un examen de son book par un conservateur et un bon d’achat pour des fournitures d’artiste. Si, avec ce concours, le musée marque sa volonté d’attirer et d’impliquer le jeune public, comment une telle initiative se positionne-t-elle par rapport à d’autres procédés plus classiques ? À travers l’usage de Facebook, quelles sont les attentes du musée ? Essaie-t-il de susciter de la curiosité ou d’encourager les vocations liées à l’art et à la muséologie ?

Au Brooklyn Museum, plusieurs dispositifs reposent sur l’implication du visiteur dans la création de contenu entourant les œuvres. Par exemple, avec Posse, le musée incite les visiteurs à participer à l’indexation des collections en  y ajoutant des tags ou étiquettes (Tag, You’re it!) ou choisissant de valider (ou non) l’attribution de tags par d’autres utilisateurs (Freeze Tag!). Ces procédés utilisent des ressorts ludiques et communautaires : les visiteurs disposent d’un profil sur le site et un « tableau d’honneur » leur permet de savoir où ils se placent par rapport aux autres joueurs, en fonction de leur degré d’implication. Participer leur permet également de découvrir la collection du Brooklyn Museum de manière spontanée et plus divertissante qu’un simple catalogue en ligne, ce qui permet de fixer en mémoire de manière plus durable et plus efficace les connaissances acquises. Plus largement, le développement de dispositifs de médiation utilisant les mécanismes de la gamification dans les musées devra être étudié dans ce projet de recherche. Au-delà de la question des contenus évoquée plus haut, ces opérations qui abordent la médiation sur un mode ludique ou récréatif posent de nombreuses questions : comment la médiation à l’ère du numérique se positionne-t-elle face à des pratiques traditionnelles ? Vient-elle compléter ou remplacer l’interprétation, la médiation, la visite telles qu’elles sont connues, pratiquées et enseignées actuellement ? Qu’est-ce que ces techniques ou ces outils changent pour le département des publics au sein des musées ? Pour les autres services ?

Interdiction de la photographie au Musée d'Orsay © OrsayCommons 2011

Interdiction de la photographie au Musée d’Orsay © OrsayCommons 2011

Sans entrer dans la polémique qui fait s’affronter partisans et opposants de la photographie au musée, il nous semble difficile d’aborder les notions de participatif et de collaboratif sans évoquer l’interdiction de la photographie au Musée d’Orsay et la naissance du groupe de réflexion OrsayCommons, dont la plateforme principale d’échange est un groupe Facebook. Historiens de l’art et théoriciens du musée, chercheurs et blogueurs ont déjà amorcé le débat, parmi lesquels André Gunthert et Serge Chaumier lors de l’événement OrsayCommons à la Monumenta, le 11 juin dernier. De même, lors de la conférence sur les stratégies virtuelles des musées au Centre Pompidou (lire le compte-rendu de Guillaume Ansanay-Alex sur CarpeWebem), le philosophe Bernard Steigler rappelait que prendre des photos d’une œuvre qu’il ne comprend pas participe au geste d’appropriation par le visiteur.

MuseomixEnfin, la plus récente initiative, Museomix, a été lancée au moment de la rédaction de ce projet de recherche. Créée par un groupe réunissant professionnels du musée, consultants indépendants et artistes, cette conférence d’un nouveau genre se tiendra pour la première fois en novembre prochain. Elle donnera lieu à un atelier intensif de trois jours, et s’est donnée pour mission de proposer de nouvelles expériences de visite, grâce à l’implication de participants d’horizons divers : muséologues, conservateurs, scénographes, chercheurs bien sûr, mais aussi artistes, programmeurs, graphistes, enseignants ou encore professionnels du marketing et de la communication. L’objectif est de « co-créer une exposition en revisitant et en faisant collaborer tous les métiers qui participent à sa mise en place », basée sur « ce que pourrait être une expérience muséale centrée autour de l’utilisateur ». Comment le musée peut-il tirer profit d’initiatives spontanées de ce type, créées par des professionnels qui se positionnent autour des musées et ne font pas (toujours) directement partie de l’institution ? Qu’ont-ils à nous dire ? Quels enseignements tirer de ces projets collaboratifs et participatifs qui naissent hors de l’institution mais concernent directement les pratiques muséales ?

À venir, Le musée participatif : synthèse et bibliographie.