Archives par étiquette : médiation numérique

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La #MuseumWeek : stop ou encore ?

Alors que la troisième édition de la #MuseumWeek vient de prendre fin, je partage avec vous quelques réflexions à chaud. La première année, j’avais consacré deux articles – plus technique pour l’un et moins critique pour l’autre – à cet événement réunit sur Twitter des centaines de musées dans le monde.

Ah bah bravo l’entre-soit, on dirait un apéro des Inrocks dans un bar de la rue Oberkampf !

Sur le fond, l’un des reproches principaux fait à la #MuseumWeek, c’est de verser dans la discussion festive entre community managers, au lieu d’être une célébration de la participation des publics. Le symptôme le plus marquant est l’exemple des #battles, des « batailles » thématiques au cours desquelles les institutions s’échangent des photos de leur toits, de leurs escaliers, de leurs jardins, etc. Est-ce que trop de battles tuent la battle ? Le sentiment qui émerge, c’est une complicité entre musées avec blagues d’initié.e.s et private jokes en pagaille, excluant une véritable participation des publics.

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Si la question se pose pour les grandes institutions parisiennes, elle se formule tout autrement pour les musées de taille plus modeste, dont les interactions peuvent nourrir un positionnement éditorial pertinent, ainsi que l’inscription au sein d’une dynamique locale : je pense aux musées du Sud-Ouest de la France métropolitaine, qui ont profité de cette édition pour renforcer leur présence en ligne, autant que les relations inter-établissements, ouvrant la voie à de potentielles collaborations. Les battles et autres marques de complicité me semblent aussi avoir une véritable pertinence pour des musées dont les collections sont thématiquement proches : je pense aux interactions (RT, likes et réponses) qui se sont créé assez spontanément entre le compte du musée du quai Branly et le Musée de Nouvelle-Calédonie. Nous n’avions rien préparé en amont, mais nos programmations, nos collections et l’histoire de nos deux institutions étant liées, il était naturel d’avoir ce type d’échanges.

Mais c’est quoi tous ces mots avec des dièses devant ? J’y comprends rien !

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Sur la forme, l’impératif de deux hashtags, #MuseumWeek, auquel s’ajoute celui de la thématique quotidienne (#peopleMW, #heritageMW, etc), est assez lourd à mettre en place. Ce format, clairement contraignant, complique le message et rend le discours plus saccadé, moins fluide. Par exemple, pour #zoomMW, j’ai l’impression d’avoir publié deux fois plus de messages pour pouvoir parler de manière précise des objets (à vérifier à tête reposée).

L’engagement est également un vrai problème : si j’en crois sur mon expérience personnelle au musée du quai Branly, les RT et les likes pleuvent, mais les interactions avec les publics se font rares – sans parler de leurs participations, quasi inexistantes. L’appel que j’ai lancé mercredi pour #architectureMW n’ont pas vraiment donné lieu à un déluge de photos du musée. L’expérience montre que c’est soit sur le long terme que les participations émergent (le temps d’une exposition, par exemple) ou, au contraire, sur un temps très court mais avec une véritable interaction in situ (lors d’un jeu en temps réel, par exemple). Mais le format d’une semaine, pendant laquelle les musées tweetent aux heures de bureau, excluant de fait un grand nombre d’utilisateur/trices de Twitter, a un effet de dilution dans le temps, qui peut expliquer aussi la lassitude exprimée par certain.e.s des plus visiteur.se.s les plus investi.e.s sur la plateforme.

Plus c’est long, plus c’est bon ?

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Justement, plusieurs voix se font entendre dénonçant le trop plein. L’événement serait trop long, trop dense, et donnerait lieu à un flux trop important de tweets. Pour les amateur.e.s de sciences et de culture qui suivent beaucoup de musées sur Twitter, une semaine de #MuseumWeek c’est un peu comme binge watcher l’intégrale de Buffy contre les vampires pour la cinquième fois : c’est bon et on aime ça, mais ça finit par devenir étouffant, voire carrément écœurant.

Autre point : la lassitude qui naît parmi les community managers. Entre les redondances avec #jourdefermeture, la répétition de certaines thématiques (l’architecture, l’amour, les coulisses ont déjà été programmés les années précédentes), et l’esprit de compétition inter-établissements entretenu par le compte officiel, cette troisième édition laisse un goût amer qui se mêle à la fatigue, tant morale que physique. Si on y ajoute la nécessité de travailler le lundi de Pâques et le weekend du 2-3 avril (ou du moins, d’assurer une surveillance sur des publications programmées et de faire les interactions minimums), ça commence à faire beaucoup.

Mais il y a quand même deux ou trois trucs sympas, non ?

Heureusement, il y a quand même quelques points franchement positifs : la complicité avec les publics, qu’il s’agisse d’habitué.e.s ou de nouveaux/lles abonné.e.s, mais aussi les visiteur.se.s créatifs/ves qui posent des questions, font preuve de curiosité. Pour la journée #peopleMW, plusieurs établissements, dont le quai Branly, avaient choisi de mettre en avant les agents qui font vivre les musées. À un moment où les conditions de travail dans le service public se dégradent, valoriser l’investissement des agents me semble important, au moins pour deux raisons : à l’interne, cela permet d’entretenir l’adhésion à des valeurs communes et le sentiment d’appartenance à un groupe qui sont parfois mis à mal par le cloisonnement entre directions et entre services ; à l’externe, cela participe à donner un visage à l’institution, à la rendre plus humaine face aux publics.

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En outre, plusieurs « petites » institutions insistent sur l’importance que prend cette opération pour elles. La couverture média (moins importante cette année compte-tenu de l’actualité), le support de Twitter pour la prise en main, le « coup de pouce » aux hashtags : tout cela génère un indéniable dynamisme autour des projets numériques s’appuyant sur l’émulation entre musées d’un même bassin local, pour des structures qui n’ont pas les moyens financiers des gros établissements. À long terme, la #MuseumWeek participe à installer une pédagogie autour des projets numériques, en y associant les équipes « non-numériques » des établissements.

Enfin – c’est un peu mon cheval de bataille –, il y a les actions de médiation autour des collections, qui ont toujours leur place dans la #MuseumWeek. De nombreux musées les pratiquent, comme les Musées d’Angers ou plusieurs Muséums régionaux, qui ont joué de complicité pour faire découvrir leurs collections de manière décalée. Encore une fois, ceci participe à montrer que Twitter et la #MuseumWeek ne sont pas uniquement des vecteurs de communication mais que chacun établissement peut les utiliser comme il le souhaite.

Alors, la #MuseumWeek, stop ou encore ?

Après trois éditions, le temps est venu de se poser pour réfléchir sur la forme de les prochains rendez-vous. Peut-être faut-il simplement en faire moins, adopter une attitude un peu moins « exigeante » avec la #MuseumWeek  ? Cette année, j’ai remarqué que plusieurs établissements tweetaient peu autour de l’événement, parfois en raison de leur programmation ou pour des raisons de disponibilités des agents. Préparer des contenus de qualité demande du temps en amont, et un degré de disponibilité et de concentration important pendant l’événement. La #MuseumWeek est donc un lourd à porter pour les petites équipes numériques. Quand j’y pense, j’ai l’impression que la manière dont la #MuseumWeek est portée à l’international me semble fort différente de la perception française : c’est un événement parmi d’autres qui s’articule autour d’hashtags communs, avec parfois moins d’enjeux de communication institutionnelle qu’en France.

Au final, j’en viens à me demander (et je crois ne pas être le seul) s’il ne serait pas plus pertinent de recentrer nos efforts sur des événements pré-existants ou dont le déroulement n’est pas exclusivement lié à Twitter : la Nuit des musées, la Fête de la Musique, les événements autour de la francophonie et de l’accessibilité. Relancer de bons projets comme La Nuit tweete (mise en place par Diane Drubay en 2011) pourrait être une piste à explorer. Plutôt que de savoir si la #MuseumWeek permet de faire venir des visiteur.se.s au musée, pourquoi ne pas déployer autant d’efforts pour développer les dispositifs numériques (en ligne et in situ) d’autres événements déjà installés ? Et si on choisissait de se détacher du support pour se recentrer sur les objectifs de l’opération ? Revenir au cœur de l’activité des musées, leurs collections et leur programmation, et garder Twitter à sa place, c’est-à-dire un outil au service de ses utilisateurs/trices.

Et encore, je ne vous ai pas parlé du mode de gouvernance de la #MuseumWeek. Allez, rendez-vous en mars 2017.

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Merci aux membres du groupe Facebook de Muzeonum pour les riches échanges qui ont nourri ma réflexion.

Album photo consacré à la rentrée des classes sur la page Facebook du musée du quai Branly

À propos de la médiation culturelle sur les réseaux socionumériques

Je reproduis ici un article initialement paru dans le numéro 162 de la Lettre de l’OCIM en décembre 2015, sous le titre « De l’usage des réseaux socionumériques comme supports d’une médiation culturelle en ligne : enjeux et perspectives pour les musées francophones ». Les lecteurs/trices habituel.le.s pardonneront la différence de ton par rapport à d’autres articles du blog, ainsi que le propos un peu plus généraliste.

Les réseaux socionumériques (RSN), apparus au milieu des années 2000, ont été progressivement adoptés par les institutions culturelles et patrimoniales francophones depuis 2010. Au-delà des usages communément attendus de ce type de plate-formes (communication, marketing, informations pratiques), certains établissements y déploient des actions de médiation culturelle en s’appuyant sur les échanges avec leurs abonné.e.s, ainsi que sur ceux qui naissent entre ces publics en ligne.

S’inscrivant dans le prolongement des actions menées sur le web par les musées, les RSN formulent la promesse de l’appropriation des thématiques par les visiteur.se.s, les invitant à participer à la création du propos qui entoure collections et expositions. À partir d’exemples issus du monde francophone, nous proposons quelques pistes de réflexion sur la nature de cette médiation en ligne, abordant les enjeux de l’ouverture des échanges entre musées et institutions, ainsi que les problématiques professionnelles qui en découlent.

Les contenus, de la diffusion à la discussion

Pour les musées qui les utilisent, les plate-formes telles que Facebook, Twitter, Instagram ou Tumblr constituent des supports de diffusion d’informations relatives à l’ensemble de leurs activités. Trois exemples d’usages des RSN par les musées nous permettront d’établir de quelle manière ces dispositifs, qu’on pourrait croire à vocation promotionnelle, relèvent également de la médiation, s’inscrivant dans le prolongement d’actions menées depuis plus de 30 ans.

Contrairement aux outils traditionnels de communication asymétrique (communiqués et dossiers de presse, relations avec les médias, campagne d’affichage, brochure de saison, etc.), les RSN permettent d’installer une relation plus équilibrée entre le musée et son public, à partir d’un appareil équipé d’une connexion à Internet. Certains musées s’appuient sur les temporalités du quotidien, comme le Château de Versailles qui publie des photos de son jardin sous la neige ou les nombreux musées québécois qui soulignent la Fête nationale le 24 juin. D’autres font référence à la culture populaire : en France, les séries télévisuelles pour les musées d’Angers ou les super-héros pour le musée Saint-Raymond, à Toulouse. Ces publications, si elles peuvent sembler relever d’une communication opportuniste, ancrent les musées dans le quotidien des publics. Elles participent à réduire l’écart avec les visiteur.se.s, favorisant la création et l’entretien d’une relation entre l’institution et ses publics sur laquelle repose toute médiation culturelle, comme le rappellent Serge Chaumier et François Mairesse (1).

#MuseumSelfie pour la #MuseumWeek 2015

#MuseumSelfie de Beyoncé pour la #MuseumWeek 2015

Créé à l’initiative de Twitter, la #MuseumWeek est un événement qui a lieu en ligne. En mars 2015, plus de 2800 institutions culturelles dans le monde ont participé à la deuxième édition, tweetant chaque jour autour de thématiques communes, telles que les coulisses le lundi, l’architecture le mercredi ou l’offre adressée aux jeunes publics le vendredi. Au-delà de sa fonction promotionnelle, ce dispositif permet de diffuser des informations qui sortent de la programmation et sont peu ou jamais valorisées le reste du temps. Les institutions assurent la médiation de l’établissement lui-même, évoquant son histoire, son architecture ou les spécificités de son organisation. Un tel usage des RSN fait échos aux pratiques de médiation présentielle telle qu’elle est couramment enseignée : la plupart des visites guidées ou des ateliers s’ouvrent par une présentation de l’institution elle-même.

En ligne, il est courant d’avoir recours à l’humour. Certains établissements comme le Musée de Cluny, à Paris, ont adopté un ton drôle et souvent décalé sur Twitter, jouant de complicité avec leurs abonnés – ce qui n’empêche pas le compte de traiter du Moyen Âge avec une rigueur toute scientifique. Aller à la rencontre d’éventuel.le.s visiteur.se.s s en utilisant un ton décalé, voire quelque peu provocateur, s’inscrit dans le prolongement des pratiques classiques de la médiation, comme l’indiquent Claire Merleau-Ponty et Jean-Jacques Ezrati : « [le public] espère découvrir et apprendre en même temps qu’il pense se divertir. Il attend que soit stimulée sa curiosité, provoquée son admiration, enrichies ses connaissances et renforcées ou ébranlées ses convictions. » (2)

La médiation culturelle se construit dans un échange entre les publics et l’institution, qui ne peut faire fi de l’expérience des visiteur.se.s, là où la communication institutionnelle tend vers la diffusion d’un message descendant, adressé à un public captif. Les actions que nous venons de lister permettent aux musées d’installer, de développer et d’entretenir des relations de proximité, de confiance et de complicité avec leurs publics en ligne. Loin de supplanter les outils « traditionnels » de médiation (cartels et textes de salle, dépliants et guides de visite, ateliers, visites guidées et contées, etc), les RSN permettent la mise en place de nouvelles dynamiques entre les institutions et leurs publics.

Les publics, entre appropriation et participation

L’usage des RSN par les musées réactive la promesse de l’engagement des publics dans la construction du propos de l’institution, formulée dès les années 1970 par Georges-Henri Rivière et Hugues de Varine à travers le projet des écomusées (3), puis par le mouvement de la Nouvelle muséologie. L’appartenance à un territoire donné fait de ses habitant.e.s une communauté, que l’écomusée souhaite associer à tous les niveaux : création, animation et administration. Or, en ligne, ce qui fait communauté pour les fans d’un musée, c’est leur intérêt pour ses collections et ses thématiques, plus que leur appartenance à un territoire. Pourtant, les RSN ne constituent-ils pas un territoire numérique ? Depuis la popularisation du web dans les années 1990, le vocabulaire qui l’accompagne est caractérisé par d’abondantes références à la navigation (« surfer », « navigateur », « visites », etc.), accentuant l’idée qu’il s’agit d’une terre inconnue à explorer. Si Internet promet de toucher les publics en ligne partout dans le monde, l’expérience montre une réalité plus subtile.

À Nouméa, le Musée de Nouvelle-Calédonie utilise, avec succès, la fonctionnalité « événement » de Facebook pour informer les visiteur.se.s de la tenue d’ateliers et de spectacles, tout autant que pour prolonger ces activités en ligne. Or, avec 47 % des habitant.e.s de l’archipel inscrits sur cette plate-forme (4), les quelque 2200 fans de la page (5) illustrent la pertinence, pour une institution culturelle, d’une stratégie numérique tenant compte des spécificités de son public local. Avec un nombre d’abonnés sur Facebook proche, la situation est pourtant tout autre au musée Jeanne d’Albret (6), à Orthez, petit musée associatif consacré à l’histoire du protestantisme en Béarn. Majoritairement localisé.e.s à l’extérieur de la région Aquitaine, les 2500 fans Facebook (7) sont le résultat d’une stratégie en ligne visant à développer le rayonnement du musée à l’extérieur de son territoire local.

En utilisant les plate-formes sociales, les publics deviennent actifs dans la diffusion et la publication des contenus qu’ils produisent autour de leur visite. En postant sur les RSN les photos qu’ils prennent ou en écrivant des articles sur leurs blogs, ces visiteur.e.s peuvent même développer des compétences éditoriales et créatives. Autrefois, les commentaires qui naissaient lors d’une visite dépassaient rarement le cadre familial et/ou amical. Aujourd’hui, les musées ont la possibilité de prendre connaissance de ces réactions et de ces productions venant des publics, d’y réagir et/ou de les valoriser s’ils le souhaitent. Au musée du quai Branly, nous avons mis en place un dispositif de médiation associant l’un de nos abonnés les plus investis sur Twitter, @perlesduquai, a.k.a. Laurent Granier. Collectionneur d’art d’Afrique et d’Océanie sans être professionnel du monde scientifique ou culturel, il a entrepris d’explorer les bases de données en ligne du musée, publiant ses coups de cœur sur son compte Twitter. À l’automne 2014, à l’occasion de l’exposition « L’Éclat des Ombres, L’Art en noir et blanc des Îles Salomon », Laurent Granier a publié une série de tweets lors de la semaine d’ouverture, fruit d’une sélection de pièces organisée autour de thématiques qu’il a lui-même définies. En amont, il avait rencontré la commissaire de l’exposition pour évoquer son projet. Ses publications ont enrichi le propos de l’exposition, approfondissant certains points qui n’y étaient pas traités.

Si ce type de dispositifs tend à créer de nouvelles hiérarchies entre visiteur.se.s investi.e.s et publics moins réactifs, il démontre néanmoins la possibilité pour des personnes qui ne sont pas « qualifiées » (par des études, un diplôme ou une expérience professionnelle dans le secteur culturel) d’être associées à la production du discours entourant une exposition et ce, sur la base d’un savoir développé par curiosité ou par passion. Celui-ci ne se substitue aucunement au discours scientifique, qui se déploie notamment dans l’espace d’exposition et sur bien d’autres supports, mais il vient le prolonger en ligne, auprès des utilisateurs des RSN abonnés aux pages du musée.

L’essor du community management

Né avec les prémices du web social (les groupes de discussion en ligne, les forums), le community management a pour objectif d’animer une communauté réunie autour d’un centre d’intérêt ou d’une passion. Or, comme le rappellent Sarah Barrett et Olivier Richard, « si la médiation est une fonction, il n’est pas évident qu’elle s’incarne dans un métier unique » (8). Avec le développement des outils numériques, le  community management tend à devenir un de ces métiers, à la fois partie intégrante de l’institution culturelle et en prise directe avec les publics. L’agent en charge du community management diffuse les réactions et les commentaires des visiteur.se.s sur la programmation et les collections du musée, relayant cette parole  auprès des instances de décision de l’établissement (9).

Au quotidien, le community management est pratiqué par trois types d’agents : les community managers dont c’est l’une des tâches (exceptionnellement l’unique) ; des médiateurs/trices qui, du fait de leurs fonctions en relation avec les visiteurs sont amené.e.s à intervenir sur les RSN de leur institution ; d’autres agents, dont les fonctions ne sont pas toujours reliées aux publics et qui n’ont pas nécessairement accès aux comptes « officiels » mais qui, par leurs actions sur leurs comptes personnels, participent à l’animation de la communauté des fans du musée, parfois aux plus hauts niveaux de la hiérarchie (10). En France, l’exemple des Musées d’Angers (11) est particulièrement parlant. L’animation des comptes Facebook et Twitter, ouverts respectivement depuis 2010 et 2011, est assurée par une équipe de quatre personnes : une chargée de communication, deux agents du service des publics (une médiatrice et la directrice) et une chargée de récolement. Cette diversité de profils permet d’aborder plusieurs thématiques tout en s’exprimant avec la même voix : tour à tour, les comptes publient informations pratiques, coulisses de montage d’exposition, œuvres sorties des réserves. Plusieurs actions de médiation in situ sont fidèlement adaptées en ligne, en profitant de fonctionnalités propres aux plate-formes, avec un ton léger et décalé qui s’inscrit dans les usages de Twitter.

Lorsqu’il est formulé comme une mission en tant que telle, le community management est souvent attribué à des agents en charge du site web et/ou des outils traditionnels de communication, assurant une certaine cohérence éditoriale. À l’heure où le nombre d’abonnés ne cesse de croître et où les publics ont pris l’habitude de pouvoir les interpeller en ligne, la reconnaissance de la pertinence de leur travail par leurs hiérarchies constitue un enjeu majeur pour beaucoup d’agents assurant le community management. La création du groupe de travail #CMmin, en 2013, qui réunit les community managers des établissements relevant du Ministère de la Culture et de la Communication, constitue une reconnaissance importante car venant de la tutelle.

Conclusion

Toute médiation n’est pas obligatoirement reliée aux RSN et, réciproquement, les RSN ne servent pas qu’à faire de la médiation. Néanmoins, accepter d’entendre les commentaires des publics en ligne, même s’ils ne cadrent pas avec la communication institutionnelle, offre l’opportunité pour les musées d’installer avec ces visiteurs.se.s une collaboration dans l’élaboration du discours entourant les œuvres et la programmation. Une telle dynamique s’inscrit dans le prolongement des missions de médiation et diffusion du savoir qui sont celles des musées. L’enjeu, éminemment politique, c’est l’encapacitation (en anglais, empowerment) qui passe par  l’amélioration de la circulation de l’information, la valorisation de l’investissement des visiteur.se.s et de leurs productions, l’association des publics à la prise de décision.

Bien que les visiteur.se.s se heurtent aux limites de ces plate-formes– fermeture des écosystèmes, enjeux de propriété intellectuelle, contingences techniques, etc. –, les RSN peuvent être des outils parmi d’autres au service d’une politique d’encapacitation des publics : une authentique co-construction du propos et des contenus, dans laquelle le musée continue de fournir son expertise scientifique sur les collections (documentation, information, exposition, médiation) et les publics peuvent apporter leurs positionnements, leurs interrogations, leurs créations. Mais cet objectif nécessite d’accepter que les RSN puissent être des outils de médiation, en ne les limitant pas à un usage promotionnel.

  1. CHAUMIER Serge, MAIRESSE François, La médiation culturelle, Armand Colin, Paris, 2013, pp. 34.
  2. MERLEAU-PONTY Claire et EZRATI Jean-Jacques, L’exposition, théorie et pratique, L’Harmattan, Paris, 2005.
  3. À ce propos, voir La Muséologie selon Georges-Henri Rivière, collectif, Dunod (Bordas), 1989, et notamment De VARINE Hugues, “La participation de la population. Principes”, pp. 312-315.
  4. Observatoire numérique de Nouvelle-Calédonie, “Faits et chiffres : internet fixe en Nouvelle-Calédonie”, janvier 2014.
  5. Chiffre constaté en juillet 2015.
  6. ABADIE-LABORDE Charlotte, Musée Jeanne d’Albret, intervention aux Rencontres numériques le 7 octobre 2014.
  7. Chiffre constaté en juillet 2015.
  8. RICHARD Olivier et BARRETT Sarah, « Les Médiateurs scientifiques en Europe : une diversité de pratique ; une communauté de besoin. » La Lettre de l’OCIM, n°135 mai-juin 2012, p. 5-12, cité dans CHAUMIER Serge, MAIRESSE François, La médiation culturelle, Armand Colin, Paris, 2013.
  9. À propos de l’ouverture de la médiation culturelle aux outils numériques, voir CHAUMIER Serge, MAIRESSE François, La médiation culturelle, Armand Colin, Paris, 2013, pp. 135 et 138-140.
  10. Comme l’illustre sur Twitter l’activité d’Olivier Gabet, directeur général des Arts Décoratifs, de Philippe Bélaval, président du Centre des Monuments nationaux ou encore de Catherine Pégard, présidente du Château de Versailles.
  11. GUILLEMANT Julie, Musées d’Angers, intervention aux Rencontres numériques le 7 octobre 2014.

 

Picto Wacochachi

La narration transmedia au service de la médiation

Suite de ma série d’article consacré à la médiation sur supports numériques avec la première tentative du musée du quai Branly d’utiliser la narration transmedia.

L’origine du projet et ses objectifs

À l’occasion de l’exposition « Indiens des Plaines », nous avons mis en place L’opération #LesBisons. Nous souhaitions tester un dispositif transmedia léger, au déploiement simple, avec pour objectif d’approcher « les non-publics », qui ne sont pas d’ordinaire intéressés par notre programmation, avec une manière décalée de prendre connaissance de l’existence de l’exposition et de son propos. Le dispositif a été mis en place dans le cadre d’une co-production avec Michel Reilhac, Bruno Masi et leur équipe.

Les différentes étapes

Dès le 22 mars : un compte Twitter et un mot-dièse

Première étape : le musée crée (discrètement) un compte Twitter @wacochachi, et un mot-dièse, #LesBisons. Ce personnage fictif, mais inspiré de faits réels, publie des messages destinés à planter le décor, en décrivant brièvement la vie quotidienne des Indiens des Plaines avant l’arrivée des Européens en Amérique du Nord. Quelques jours avant les projections, le passage des bisons y est annoncé.

Samedi 28 mars : des projections mystères dans Paris

Dix jours avant l’ouverture de l’exposition au public, un film de 5 min montrant des bisons parcourant les Grandes Plaines est projeté dans une dizaine de lieux à Paris, le soir du samedi 28 mars 2014¹. Deux équipes suivant deux itinéraires, l’un nord-sud-ouest et l’autre est-ouest, s’arrêtent ponctuellement pour projeter le film et se retrouvent au musée du quai Branly. Le compte Twitter et le hashtag apparaissent à la fin du film et sur des cartes de visite distribuées par l’équipe. 

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=LZFHputY8lk&w=560&h=315]

Du lundi 30 mars au vendredi 4 avril : une autre porte d’entrée

En parallèle à cette première piste, j’ai improvisé une autre porte d’entrée – qu’on appelle rabbit hole dans le vocabulaire du transmedia, en référence à l’entrée du terrier du lapin blanc d’ « Alice au pays des merveilles ». J’ai pris en photo deux petites figurines en forme de bisons devant les entrées de certains musées parisiens, avec le mot-dièse #LesBisons pour inciter mes abonnés sur Twitter à découvrir le compte @Wacochachi.

Vendredi 4 avril : dévoilement et lancement du jeu

Quatre jours avant le dévoilement de l’exposition au public, le musée révéle être à l’origine des projections, dans un making-off posté sur notre chaîne YouTube. Après la projection, le compte de Wacochachi lance un jeu de piste, invitant les participants à retourner sur les lieux de passages des bisons, pour y découvrir des indices permettant de reconstituer une phrase mystère.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=mGUEWoCYpTI&w=560&h=315]

Vendredi 18 avril : fin du jeu

Après deux semaines d’exploitation et quatre symboles à identifier, le jeu se termine le soir du Before consacré à l’exposition. Les participants doivent identifier quatre personnes dans la foule, portant ces symboles, qui leur délivrent quatre morceaux de la phrase à trouver, et la tweeter en s’adressant à Wacochachi.

Une première tentative riche d’enseignements

L’ensemble du projet a davantage tendu vers une campagne de communication s’appuyant sur une production audiovisuelle qui, au lieu de constituer un point d’entrée dans la narration, est devenue centrale au point d’éclipser le jeu. A titre personnel, je regrette que nous ne soyons pas parvenus à installer un véritable dispositif de médiation à travers une expérience en ligne et hors ligne. Le jeu, notamment, aurait nécessité plus de temps de réalisation, de même qu’un budget propre. 

Néanmoins, les conclusions que nous avons tirées de cette expérience viennent nourrir nos réflexions dans la perspective de prochains projets, notamment CULTE, un projet ANR sur trois ans, porté par ma collègue Candice Chenu de la Direction des public. Le musée collabore avec un laboratoire de recherche du CNAM, une PME et un bureau d’évaluation pour la conduite de ce projet, qui proposera une expérience transmédia au coeur des collections du musée.

Dans le dernier article de cette série, je proposerai quelques éléments de réflexion autour de la notion de « méditation numérique », en synthèse des trois articles illustrés d’exemples du musée du quai Branly.

Cet article et les trois autres consacrés à la « médiation numérique » sont basés sur mon intervention le mercredi 3 décembre 2014 avec Gonzague Gauthier à l’École la Panacée, en partenariat avec l’Université Montpellier III. Merci à Eli Commins et Éva Sandri pour leur accueil et l’organisation de cette rencontre.

¹ Et accessoirement, le samedi de la #MuseumWeek 2014.

Application PHQ4

Les applications mobiles : la médiation dans la poche

Après avoir évoqué les réseaux sociaux comme supports numériques de médiation, je vous propose d’étendre ma réflexion aux applications mobiles. Parmi les applications proposées par le musée, trois sont orientées vers la médiation in situ. Je précise que les deux premières ont été conçues par mes collègues de la Direction des publics et que, même si je les ai accompagnées, je n’ai pas directement travaillé sur ces projets.

De la musique au musée… au Musée en musique

La réserve des instruments de musique © musée du quai Branly, photo Nicolas Borel.

La réserve des instruments de musique © musée du quai Branly, photo Nicolas Borel

Traversant le musée sur 6 niveaux, la réserve des instruments de musique est une imposante colonne transparente, offrant un aperçu sur les collections, sans être toutefois accessible aux publics. Elle fait régulièrement l’objet d’une incompréhension : pourquoi ne peut-on pas y entrer ? Pourquoi est-elle si mal éclairée ? Les agents d’accueil, les guides-conférenciers et, à chaque fois que possible, les supports d’information expliquent qu’il s’agit d’une réserve, et qu’elle n’est pas visitable pour des raisons liées à la conservation préventive de la collection d’instruments de musique. Cette incompréhension a été confirmée par l’une des nos enquêtes de publics. Le service de la médiation et de l’accueil y a vu l’opportunité de valoriser les collections en créant une application, projet porté par Candice Chenu, en charge des outils numériques de médiation à la Direction des publics.

Le Musée en musique

Le Musée en musique

« Le Musée en musique » est une application proposée pour les terminaux Android. Réalisée dans le cadre d’un mécénat de compétence d’Orange, elle est disponible en ligne sur Google Play ou sur des terminaux prêtés à l’accueil du musée. Elle contient une sélection d’une vingtaine de pièces, accompagnées de commentaires textuels, de captations sonores et de vidéos issues de nos collections d’ethno-musicologie. La navigation repose principalement sur la technologie NFC/RFID, dont les bornes sont placées sur les vitres de la réserve, mais une navigation linéaire classique est également possible. En parallèle à l’application, une mallette pédagogique a été développée, comprenant un plateau de jeu et des smartphones. Il est utilisé dans des actions de médiation hors les murs, notamment en bibliothèque ou pour le milieu associatif.

Une application pour tous

L’application « Les Experts quai Branly » fonctionne exclusivement sur iPad et, pour le moment, elle est uniquement disponible in situ, sur des terminaux prêtés gratuitement à l’accueil du musée. Elle a été imaginée en collaboration avec Signes de Sens, qui travaille sur l’accessibilité universelle, et a bénéficié du mécénat de la Fondation Orange et de la Fondation d’entreprise France Télévisions. Le principe est le suivant : les utilisateurs suivent un ethnologue facétieux dans une exploration des quatre continents couverts par le musée (quatre applications distinctes ont été développées).

Le personnage s’exprime en LSF, la langue des signes française, principalement utilisée par la population sourde. Il est accompagné d’une voix off et ses paroles apparaissent également en sous-titres. L’objectif était de s’adresser au plus grande nombre de visiteurs avec le même outil, que chacun peut s’approprier. Un objectif qui semble atteint, puisque les retours montrent que l’application est populaire, bien sûr auprès des visiteurs sourds mais aussi auprès de ceux en situation de handicap mental, notamment en raison du travail effectué autour d’une langue simple et accessible. En outre, l’application a été distinguée par trois prix, qui s’ajoutent à ceux reçus par le musée pour l’ensemble de sa politique générale d’accessibilité.

Une offre de médiation coordonnée

Application PHQ4

Application PHQ4

L’application PHQ4, disponible gratuitement pour iOS à l’automne 2013, a été développée et exploitée à l’occasion de Photoquai, la biennale de photographie qui a lieu sur le quai Branly en face du musée, les années impaires et est consacrée aux photographes émergents non-occidentaux. Elle a été réalisée dans le cadre d’un partenariat avec les étudiants en multimedia de Gobelins, l’école de l’image, et en collaboration avec notre producteur délégué, ARTER et précisément Clélia Dehon, en charge de l’offre de médiation autour de Photoquai.

Cette application proposait des contenus institutionnels, textes et images présentant la biennale et son fonctionnement, ainsi que des notices pour chacun des 42 photographes sélectionnés en 2013. Mais la véritable plus-value résidait dans les six parcours de médiation, proposés en échos aux visites qui étaient présentées in situ, complétés par des interviews vidéos des photographes exposés.

Photoquai 2013 a été, pour le musée, la première occasion de présenter une offre de médiation cohérente, déclinée sur plusieurs supports. Les visites guidées, les parcours contenus dans l’application et la ligne éditoriale sur la page Facebook créée pour l’occasion proposaient ainsi une expérience globale.

Des outils numériques complémentaires

Ces applications, principalement tournées vers un usage in situ, constituent des outils de médiation que les visiteurs peuvent utiliser seuls ou en groupe, en famille ou entre amis, et qui viennent compléter les informations accessibles dans les espaces d’expositions. Les captations sonores, les vidéos, les textes enrichissent l’expérience de l’utilisateur lorsqu’il souhaite approfondir sa visite. Ces outils répondent également à un besoin d’information sur les objets exposés, en partie lié aux choix scénographiques sur le plateau des collections, besoin qui a été mis en évidence lors de nos enquêtes auprès des publics. À l’exception des Experts quai Branly, pour le moment uniquement disponible sur des iPads prêtés par le musée, ces applications offrent l’avantage de s’installer directement sur les terminaux personnels des visiteurs.

Après avoir abordé les réseaux sociaux comme outils de « médiation numérique », dans le prochain article de la série, je reviendrai sur la première expérience de narration transmedia mise en place par le musée.

Cet article et les trois autres consacrés à la « médiation numérique » sont basés sur mon intervention le mercredi 3 décembre 2014 avec Gonzague Gauthier à l’École la Panacée, en partenariat avec l’Université Montpellier III. Merci à Eli Commins et Éva Sandri pour leur accueil et l’organisation de cette rencontre.