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Picto Wacochachi

La narration transmedia au service de la médiation

Suite de ma série d’article consacré à la médiation sur supports numériques avec la première tentative du musée du quai Branly d’utiliser la narration transmedia.

L’origine du projet et ses objectifs

À l’occasion de l’exposition « Indiens des Plaines », nous avons mis en place L’opération #LesBisons. Nous souhaitions tester un dispositif transmedia léger, au déploiement simple, avec pour objectif d’approcher « les non-publics », qui ne sont pas d’ordinaire intéressés par notre programmation, avec une manière décalée de prendre connaissance de l’existence de l’exposition et de son propos. Le dispositif a été mis en place dans le cadre d’une co-production avec Michel Reilhac, Bruno Masi et leur équipe.

Les différentes étapes

Dès le 22 mars : un compte Twitter et un mot-dièse

Première étape : le musée crée (discrètement) un compte Twitter @wacochachi, et un mot-dièse, #LesBisons. Ce personnage fictif, mais inspiré de faits réels, publie des messages destinés à planter le décor, en décrivant brièvement la vie quotidienne des Indiens des Plaines avant l’arrivée des Européens en Amérique du Nord. Quelques jours avant les projections, le passage des bisons y est annoncé.

Samedi 28 mars : des projections mystères dans Paris

Dix jours avant l’ouverture de l’exposition au public, un film de 5 min montrant des bisons parcourant les Grandes Plaines est projeté dans une dizaine de lieux à Paris, le soir du samedi 28 mars 2014¹. Deux équipes suivant deux itinéraires, l’un nord-sud-ouest et l’autre est-ouest, s’arrêtent ponctuellement pour projeter le film et se retrouvent au musée du quai Branly. Le compte Twitter et le hashtag apparaissent à la fin du film et sur des cartes de visite distribuées par l’équipe. 

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=LZFHputY8lk&w=560&h=315]

Du lundi 30 mars au vendredi 4 avril : une autre porte d’entrée

En parallèle à cette première piste, j’ai improvisé une autre porte d’entrée – qu’on appelle rabbit hole dans le vocabulaire du transmedia, en référence à l’entrée du terrier du lapin blanc d’ « Alice au pays des merveilles ». J’ai pris en photo deux petites figurines en forme de bisons devant les entrées de certains musées parisiens, avec le mot-dièse #LesBisons pour inciter mes abonnés sur Twitter à découvrir le compte @Wacochachi.

Vendredi 4 avril : dévoilement et lancement du jeu

Quatre jours avant le dévoilement de l’exposition au public, le musée révéle être à l’origine des projections, dans un making-off posté sur notre chaîne YouTube. Après la projection, le compte de Wacochachi lance un jeu de piste, invitant les participants à retourner sur les lieux de passages des bisons, pour y découvrir des indices permettant de reconstituer une phrase mystère.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=mGUEWoCYpTI&w=560&h=315]

Vendredi 18 avril : fin du jeu

Après deux semaines d’exploitation et quatre symboles à identifier, le jeu se termine le soir du Before consacré à l’exposition. Les participants doivent identifier quatre personnes dans la foule, portant ces symboles, qui leur délivrent quatre morceaux de la phrase à trouver, et la tweeter en s’adressant à Wacochachi.

Une première tentative riche d’enseignements

L’ensemble du projet a davantage tendu vers une campagne de communication s’appuyant sur une production audiovisuelle qui, au lieu de constituer un point d’entrée dans la narration, est devenue centrale au point d’éclipser le jeu. A titre personnel, je regrette que nous ne soyons pas parvenus à installer un véritable dispositif de médiation à travers une expérience en ligne et hors ligne. Le jeu, notamment, aurait nécessité plus de temps de réalisation, de même qu’un budget propre. 

Néanmoins, les conclusions que nous avons tirées de cette expérience viennent nourrir nos réflexions dans la perspective de prochains projets, notamment CULTE, un projet ANR sur trois ans, porté par ma collègue Candice Chenu de la Direction des public. Le musée collabore avec un laboratoire de recherche du CNAM, une PME et un bureau d’évaluation pour la conduite de ce projet, qui proposera une expérience transmédia au coeur des collections du musée.

Dans le dernier article de cette série, je proposerai quelques éléments de réflexion autour de la notion de « méditation numérique », en synthèse des trois articles illustrés d’exemples du musée du quai Branly.

Cet article et les trois autres consacrés à la « médiation numérique » sont basés sur mon intervention le mercredi 3 décembre 2014 avec Gonzague Gauthier à l’École la Panacée, en partenariat avec l’Université Montpellier III. Merci à Eli Commins et Éva Sandri pour leur accueil et l’organisation de cette rencontre.

¹ Et accessoirement, le samedi de la #MuseumWeek 2014.

Album Facebook "L'hiver"

Facebook et Twitter comme outils de « médiation numérique »

L’expression « médiation numérique » semble de plus en plus populaire, alors que les professionnels des musées se forment au numérique. Je ne suis pas fan de ce terme : l’ajout de l’adjectif « numérique » au nom « médiation » sous-entend que cette pratique aurait une nature fondamentalement différente d’une médiation non numérique. À mon sens, il n’y a qu’une seule médiation, la médiation culturelle, héritée de plus de trente ans de réflexion en muséologie, à la fois par les professionnels des musées et dans diverses champs de la recherche en sciences humaines, parmi lesquels la sociologie, l’esthétique et les sciences de l’art. Ces pratiques ont pour objet la transmission d’un message aux visiteurs, pour leur permettre d’appréhender des éléments qui ne sont pas immédiatement explicites à propos des œuvres, des objets ou des concepts exposés. Des différences existent entre les écoles de muséologie, notamment en fonction des pays,  on parle d’interpretation ou d’educational programs dans le monde anglo-saxon, et parfois d’interprétation au Québec et ailleurs dans le monde francophone.

En l’état actuel de ma réflexion, je ne suis pas sûr que les méthodes et les techniques qui sont mobilisées dans le cadre d’actions sur des supports numériques diffèrent tant que ça de celles qui sont à l’œuvre dans les actions de médiation dite traditionnelle, qu’il s’agisse de supports papier (textes de salle ou de section, cartels, dépliants type « journal de l’exposition », etc.) ou d’actions de médiation présentielle (c’est-à-dire qu’elles nécessitent la présence in situ des visiteurs ainsi que de représentants du musée : visite guidée ou contée, ateliers en groupe, spectacles vivants, etc.). Je vous propose donc d’explorer quelques pistes de réflexion autour de la médiation sur supports numériques, illustrées d’exemple issus des projets mis en place au musée du quai Branly, que ce soit en ligne ou hors ligne, in situ ou hors les murs.

Je commence avec les réseaux sociaux, et je complèterai par d’autres articles autour des applications mobiles et des dispositifs de narration transmedia, avant de proposer quelques éléments de réflexion.

Sur Facebook : s’appuyer sur la vie quotidienne de nos visiteurs

Sur les réseaux sociaux, aussi souvent que possible, nous nous efforçons de nous appuyer sur l’actualité. Renvoyer les visiteurs à leur vie quotidienne permet de leur montrer les collections sous un angle décalé et surprenant. Nous avons consacré des albums photos à l’éducation chez les peuples dont le musée traite lors de la rentrée des classes ou à leurs conditions de vie face au froid de l’hiver. C’est un exemple que je cite souvent (notamment ici), mais je continue de penser qu’il est pertinent.

fb_album_hiver

Vivre la neige à travers les collections Asie et Amériques

En février 2013, la France a connu un épisode neigeux, un événement qui a toujours pour conséquence une certaine frénésie dans la capitale. Plusieurs de mes confrères et consœurs d’autres établissements ont posté des photos de leur jardin ou de leur terrasse sous la neige. Bien que le musée comprenne un superbe jardin qui fait entièrement partie de son architecture, j’ai d’abord voulu me concentrer sur nos collections, toujours dans l’objectif de les valoriser. J’ai demandé aux responsables des collections Asie et Amériques de m’aider à sélectionner des pièces issues de leurs aires géographiques respectives. Ainsi, j’ai posté un petit album photos de pièces représentatives des conditions de vie avec la neige et le froid pour les populations Nganassan et Nivkh pour l’Asie et Yupik, Montagnais et Sioux pour les Amériques. Cet album a généré plus de 400 likes, une centaine de partages et quelques commentaires. Le lendemain, j’ai tout de même posté un second album sur la thématique, avec des photos du jardin sous la neige cette fois. Cet album a eu plus de succès que le précédent, ce qui m’a un peu déçu à titre personnel, mais c’est une autre histoire.

Même s’il commence à dater, je continue de penser que cet exemple est assez représentatif de ce que nous nous efforçons de mettre en place. Ici, nous utilisons un ressort traditionnel de la médiation : aller chercher le public en lui parlant de ce qui lui est familier. Ce déplacement des techniques vers les supports numériques ne créé pas en soi une médiation fondamentalement différente. La seule différence ici est propre aux réseaux sociaux : les visiteurs peuvent réagir et interagir directement avec le musée.

Sur Twitter : associer les abonnés les plus investis à nos actions en ligne

J’ai déjà eu l’occasion de parler de #jourdefermeture, ainsi que de nos actions pendant la #MuseumWeek (ici et ). Plus récemment, nous avons associé un de nos plus fidèles abonnés sur Twitter à nos actions en ligne, à l’occasion du lancement de l’exposition « L’Éclat des ombres, L’Art en noir et blanc des Îles Salomon ». Cet abonné, Laurent Granier (@perlesduquai) est, à titre personnel, un collectionneur passionné d’arts d’Afrique et d’Océanie. Depuis environ deux ans, il participe spontanément à la médiation autour de nos collections, sans être d’ordinaire relié à la programmation. En effet, il a entrepris d’explorer les bases de données du musée pour en extraire ses coups de cœur, en s’efforçant notamment de montrer des pièces non exposées sur le Plateau des collections, notre espace d’exposition permanente. Il bénéficie d’une communauté d’abonnés restreinte mais très impliquée, constituée de musées confrères, de responsables de collection de musées et d’autres collectionneurs.

Au printemps dernier, Laurent a créé une timeline personnalisée, une sorte d’exposition en ligne, consacrée à une anthropologue qui a travaillé au musée de l’Homme, l’un des ancêtres du quai Branly. Suite à cette opération, nous avons eu envie de lui proposer de mettre en place quelque chose ensemble, et il nous a devancé en nous proposant de couvrir la semaine de lancement de l’exposition « Salomon », une zone géographique dont il est fan. Nous avons donc organisé une rencontre avec la commissaire Magali Melandri, responsable des collections Océanie au musée, qui a permis de définir ensemble le contexte de l’intervention de Laurent.

Les tweets qu’il a publiés, thématisés quotidiennement par support, sont venu éclairer le propos de l’exposition, approfondissant certains points non traitées dans l’exposition. Ce dispositif a été une belle occasion d’associer directement un visiteur passionné et érudit à la création du discours entourant l’exposition. Celui-ci ne se substitue pas à celui de la commissaire, qui se déploie notamment dans l’exposition physique et sur divers supports, mais il vient la prolonger en ligne, auprès d’une communauté de fans de nos thématiques.

Dernier exemple en date, certes plus anecdotique, mais qui a fait parler de lui : vendredi 28 novembre, à l’occasion du dévoilement du teaser de Star Wars VII, attendu pour décembre 2015, j’ai posté un tweet qui y faisait allusion. Ce message, simple clin d’œil un peu geek aux utilisateurs de Twitter, sans hashtag et avec une faute d’orthographe à Tataouine (village tunisien lieu du tournage de la première trilogie qui a inspiré le nom de la planète Tatooine), a été retweeté plus de 1000 fois, soit un record absolu pour le compte Twitter du musée. Mon seul regret ici est de ne pas avoir plus véritablement mettre en place une action de médiation à proprement parler puisque, compte-tenu des limites de la plateforme et de notre site actuel, je n’ai pas pu accompagner les quatre pièces sélectionnées de leur notice ou d’éléments contextuels. Ici, on touche aux limites entre médiation et communication, l’un des principaux enjeux de la présence des institutions culturelles sur les réseaux sociaux, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir.

Dans le prochain article de cette série, j’évoquerai les applications mobiles comme outils de médiation.

Cet article et les trois autres consacrés à la « médiation numérique » sont basés sur mon intervention le mercredi 3 décembre 2014 avec Gonzague Gauthier à l’École la Panacée, en partenariat avec l’Université Montpellier III. Merci à Eli Commins et Éva Sandri pour leur accueil et l’organisation de cette rencontre.

By English: Manner of the Princeton Painter Français : Manière du Peintre de Princeton (Bibi Saint-Pol (2007)) [Public domain], via Wikimedia Commons

Proposition de métaphore pour illustrer la narration transmedia

La narration transmedia, c’est comme les douze travaux d’Hercule : chaque tâche constitue une histoire cohérente et auto-suffisante qu’on peut raconter séparément, mais en racontant les douze travaux, on développe un univers encore plus riche, basé sur les mêmes personnages, le même contexte, les mêmes dynamiques.

Le transmedia et le webdoc ont encore tendance à numériser l’analogique comme organisation des modes de narration traditionnelle et comme mise en forme du récit. Pourtant les têtes de lecture des VHS ou les lentilles des CD-Rom, qui contraignaient mécaniquement le séquençage, sont des déterminants d’un autre temps avec le web et son architecture de données. De même, la spatialité de l’objet livre tend à ne plus être une contrainte pour le texte. Dans cette perspective, numériser l’analogique, c’est finalement consacrer la linéarité par la multiplication des choix, sans pour autant penser les choix autrement qu’au prisme de l’embranchement – la juxtaposition de séquences narratives. C’est utiliser le numérique comme forme esthétique et de diffusion, mais en aucun cas comme moteur du récit.

“De la délinéarisation des anciens médias à la procéduralité vidéoludique. Le score du changement pour le transmedia, le webdoc et la gamification” sur Game in Society – http://bit.ly/rJlk4X